Libreville, (GM)- A l’approche des réunions de printemps de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), prévues du 13 au 18 avril 2026 à Washington, une note interne du FMI vient raviver les inquiétudes sur la trajectoire économique de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Selon des informations révélées par Africa Intelligence, ce document confidentiel dresse un diagnostic particulièrement sévère de la situation budgétaire et monétaire des six pays de la zone.
Le Cameroun, le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale doivent conclure de nouveaux programmes avec le FMI. Ces accords conditionnent également la poursuite des financements déjà engagés au profit du Tchad et de la République centrafricaine, dont les derniers décaissements ont été bloqués en raison de déséquilibres persistants.
Une note plus pessimiste que les discours officiels
Datée du 26 février 2026, la note consultée par le média spécialisé se démarque par un ton jugé volontairement alarmiste, en contraste avec les communications plus rassurantes des institutions officielles. Sur 25 pages, le FMI pointe un manque de mise en œuvre des engagements de consolidation budgétaire pris par les chefs d’État de la Cemac en 2024.
L’institution de Bretton Woods déplore notamment des dépenses publiques jugées excessives, à l’origine de dérapages budgétaires, mais aussi d’une détérioration accélérée des déficits commerciaux et financiers ces derniers mois. Cette dynamique fragiliserait directement les réserves de change de la région, élément central du maintien de la parité fixe entre le franc CFA et l’euro.
Le spectre d’une dévaluation en toile de fond
Sans évoquer explicitement une dévaluation imminente, le FMI estime que l’absence de mesures correctives immédiates pourrait, à moyen terme, remettre en cause la stabilité du régime de change. Une perspective qui reste extrêmement sensible dans la sous-région, où la dévaluation de 1994 demeure un traumatisme politique et social.
À ce stade, la BEAC (Banque des États de l’Afrique centrale) se veut toutefois plus prudente : elle exclut un scénario de dévaluation à court terme, rappelant que le taux de couverture extérieur de la monnaie atteignait 67 % fin 2025, bien au-dessus du seuil critique fixé à 20 %.
Des réserves en recul et un objectif régional non atteint
Selon la note du FMI, les réserves de change de la Cemac auraient subi une baisse importante au troisième trimestre 2025. Elles seraient tombées à 4,43 milliards d’euros fin 2025, alors que l’objectif régional était fixé à 5,75 milliards d’euros. La couverture des importations serait passée à 4,25 mois, avec un risque de descendre sous les deux mois d’ici 2029 si aucune correction n’est apportée.
Depuis 2016, la zone Cemac s’est engagée dans une politique dite d’« assurance régionale des avoirs extérieurs », imposant aux opérateurs économiques de rétrocéder leurs devises à la banque centrale. Cette stratégie vise à préserver la parité du franc CFA en garantissant un niveau suffisant de réserves.
Le poids des déficits et des cycles électoraux
Le FMI attribue une partie des déséquilibres actuels à la baisse de la croissance, estimée à 2,6 % en 2025, malgré un rebond attendu à 3,5 % en 2026. Mais l’organisation met surtout en cause les déficits budgétaires persistants de plusieurs États majeurs de la zone, notamment le Gabon, le Cameroun et le Congo.
Dans ces pays, les récentes échéances électorales auraient contribué à une hausse des dépenses publiques. Le déficit budgétaire régional est estimé à 2,7 % en 2025, contre 1,3 % en 2024, et pourrait encore se creuser en 2026.
Dette souveraine : la menace d’une crise régionale
Le document évoque également une montée des risques liés à la dette souveraine. Pour financer leurs besoins, les États de la Cemac se tournent de plus en plus vers le marché obligataire régional, en pleine expansion.
En 2026, les émissions prévues atteindraient un montant record de 4 000 milliards de francs CFA (environ 6,1 milliards d’euros). Une tendance qui s’accompagne d’un renchérissement du coût du financement : les rendements moyens des obligations assimilables du Trésor (OAT) auraient grimpé à 10 % en 2025, tandis que ceux des bons assimilables du Trésor (BAT) atteindraient 7 %.
Le FMI note en parallèle un recul de l’appétit des banques pour ces titres, avec des taux de souscription passés de 116 % en 2022 à 84 % en 2025, alors que plus d’un tiers des titres publics arriveraient à échéance dans les douze mois à venir.
Les banques exposées à un risque systémique
L’inquiétude du FMI ne se limite pas aux États. L’institution souligne que la forte exposition des banques locales aux titres publics pourrait fragiliser l’ensemble du système bancaire. Selon la BEAC, l’encours total des titres du Trésor sur le marché sous-régional atteindrait désormais 9 400 milliards de francs CFA, soit trois fois plus qu’en 2020.
Le Gabon représenterait à lui seul plus de 30 % de cet encours, suivi du Congo et du Cameroun. Or, dans certains établissements bancaires, les titres publics pèseraient désormais 32 % des actifs, contre seulement 10 % en 2015, augmentant le risque d’instabilité en cas de défaut de paiement.
Face à cette situation, le FMI recommande notamment une loi régionale de surveillance bancaire, ainsi qu’un renforcement de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac).
Des réformes classiques… mais politiquement sensibles
Pour restaurer les équilibres, le FMI propose une série de mesures considérées comme classiques : élargissement de l’assiette fiscale, augmentation des recettes non pétrolières, lutte contre la corruption, maîtrise de la masse salariale publique et meilleur ciblage des subventions, notamment dans le secteur stratégique des hydrocarbures.
L’institution va plus loin en suggérant une réforme des statuts de la BEAC afin de mieux préserver les réserves, ainsi que la mise en place d’un mécanisme de sanctions régionales contre les États ne respectant pas les critères de convergence, sur le modèle de l’Union européenne. Une proposition qui, si elle était adoptée, marquerait une évolution majeure dans une zone où les États restent réticents à transférer davantage de souveraineté aux institutions communautaires.
Entre prudence institutionnelle et avertissement stratégique
Cette note du FMI intervient dans un contexte délicat, alors que la Cemac cherche à rassurer sur la stabilité du franc CFA tout en négociant de nouveaux appuis financiers. Si la BEAC exclut officiellement une dévaluation à court terme, le FMI estime que les tendances actuelles pourraient, à moyen terme, fragiliser le système monétaire régional.
A quelques jours des discussions de Washington, cette divergence d’appréciation souligne les tensions entre impératifs économiques, contraintes budgétaires et réalités politiques dans une sous-région encore fortement dépendante des revenus pétroliers et de la stabilité de ses réserves de change.
VYL

