Violences xénophobes en Afrique du Sud : le pays de Nelson Mandela face au miroir de sa mémoire (Tribune)

Libreville, (GM)- Il est des images qui bouleversent la conscience autant qu’elles défient l’histoire. Le spectacle désastreux offert par des Africains pourchassant d’autres Africains sur le sol sud-africain est de celles-là.

Depuis plusieurs mois, des campagnes d’expulsion, des agressions et des actes de violence visant des ressortissants d’autres pays d’Afrique subsaharienne s’y multiplient. Les victimes des Nigérians, Zimbabwéens, Mozambicains, Éthiopiens, Somaliens, Congolais ou encore Malawites, etc. Le scénario demeure le même : l’étranger africain est présenté comme le responsable du chômage, de l’insécurité, de la pauvreté ou des difficultés économiques du pays.

Une telle situation soulève une question qui dépasse largement les frontières de l’Afrique du Sud. Comment un peuple qui a subi l’une des plus abjectes politiques de discrimination raciale de l’histoire contemporaine peut-il aujourd’hui développer une telle hostilité envers d’autres Africains ?

La mémoire d’une solidarité continentale

Cette interrogation est d’autant plus légitime que la lutte contre l’apartheid ne fut jamais une affaire exclusivement sud-africaine. Elle fut une cause africaine, portée avec constance par les peuples et les États du continent.

Bien avant la libération de Nelson Mandela, le 11 février 1990, et avant que le régime d’apartheid ne soit définitivement aboli avec les premières élections démocratiques de 1994, de nombreux pays d’Afrique subsaharienne avaient fait de la liberté du peuple sud-africain leur propre combat. Ils ont accueilli des militants de la lutte de libération, multiplié les initiatives diplomatiques pour isoler le régime ségrégationniste, apporté des soutiens matériels et financiers et accepté, parfois, d’en payer le prix sur le plan économique.

Le Gabon, notamment, compte parmi les États qui ont apporté un soutien financier important à cette lutte, en contribuant régulièrement au financement de l’ANC. Cette solidarité n’était dictée ni par l’intérêt ni par le calcul. Elle procédait d’une conviction profonde selon laquelle lorsqu’une partie de l’Afrique est privée de liberté, c’est toute l’Afrique qui est atteinte dans sa dignité. En tout cas, l’histoire retient et retiendra que l’Afrique n’a jamais abandonné l’Afrique du Sud.

Comprendre sans justifier

C’est précisément pourquoi les violences xénophobes qui resurgissent aujourd’hui suscitent autant d’incompréhension. Non parce que les Sud-Africains auraient une dette éternelle envers le reste du continent, mais parce qu’ils devraient être parmi les premiers à savoir ce que signifient l’humiliation, l’exclusion et la stigmatisation d’un être humain pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il fait.

Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de réduire cette réalité à une supposée ingratitude collective. L’Afrique du Sud demeure confrontée à des inégalités profondes, à un chômage massif, notamment chez les jeunes, et à des frustrations sociales héritées d’une transition démocratique qui n’a pas répondu à toutes les attentes. Dans un tel contexte, certains responsables politiques ou mouvements opportunistes trouvent plus commode de désigner les étrangers comme boucs émissaires que d’apporter des réponses aux véritables causes des difficultés du pays. Mais expliquer n’est pas excuser.

Aucune crise économique, aucune précarité sociale, aucune difficulté politique ne saurait justifier que l’on s’en prenne à des innocents, que l’on incendie leurs commerces, que l’on les chasse de leurs quartiers ou que l’on transforme leur nationalité en motif de persécution.

Il convient toutefois de rappeler que ces violences ne traduisent pas la pensée de toute la société sud-africaine. Beaucoup de citoyens, d’associations, de responsables religieux et d’intellectuels les dénoncent avec courage. Ils rappellent que l’héritage de Nelson Mandela ne réside pas seulement dans la conquête de la liberté politique, mais aussi dans la reconnaissance de la dignité de chaque être humain.

Le panafricanisme à l’épreuve des faits

Au fond, cette crise pose une question essentielle de savoir ce qui du panafricanisme lorsque des Africains en viennent à considérer d’autres Africains comme des intrus sur leur propre continent ?

Le panafricanisme ne peut se limiter aux discours prononcés lors des sommets ou aux célébrations symboliques de l’unité africaine. Il trouve sa véritable mesure dans les actes, dans la manière dont les peuples africains se reconnaissent mutuellement comme membres d’une même communauté de destin, malgré leurs différences de nationalité, de langue ou de culture.

L’Afrique du Sud n’est pas un pays comme les autres. Son histoire lui confère une responsabilité morale particulière. Celle de ne jamais oublier que sa liberté a été rendue possible par une mobilisation qui dépassait largement ses frontières.

Ne pas trahir l’héritage de la liberté

Les peuples qui perdent la mémoire de leurs solidarités prennent le risque de perdre aussi le sens de leur avenir commun.

L’Afrique n’a pas soutenu la lutte contre l’apartheid pour réclamer une quelconque reconnaissance perpétuelle. Elle l’a fait parce qu’elle croyait à un principe fondamental qui veut que la liberté d’un Africain est l’affaire de tous les Africains.

Ce principe mérite aujourd’hui d’être ravivé. Car aucune ambition d’intégration continentale, aucune promesse de renaissance africaine, aucun idéal panafricain ne pourra prospérer si les Africains deviennent, les uns pour les autres, des étrangers à combattre plutôt que des frères à protéger.

L’Afrique du Sud, qui fut hier le symbole universel de la lutte contre l’oppression, ne peut devenir celui de la défiance envers ses propres frères africains. Son histoire l’oblige. Et la mémoire du continent l’y rappelle.

VYL

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