Iboga : le Gabon verrouille l’accès à sa plante sacrée

Libreville, (GM)- Le Gabon franchit une étape majeure dans l’encadrement juridique de l’Iboga. Par le décret n°0239/PR/MJSRCAVA du 22 mai 2026, publié au Journal officiel, les autorités gabonaises instaurent un dispositif complet de réglementation autour de cette plante emblématique du patrimoine culturel et spirituel national, tout en affirmant la souveraineté de l’État sur ses usages, ses dérivés et les savoirs traditionnels qui y sont associés.

Le texte signé par le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, définit l’Iboga comme une plante médicinale forestière riche en alcaloïdes, notamment l’ibogaïne, utilisée dans les pratiques rituelles, spirituelles et thérapeutiques gabonaises. Le décret souligne également son potentiel pharmacologique, particulièrement dans le traitement des addictions et des troubles neurologiques.

Par ce texte, le gouvernement entend désormais encadrer l’ensemble de la chaîne liée à cette ressource : accès, exploitation, recherche scientifique, transformation, commercialisation et exportation. Le texte élargit même son champ d’application à tout composé, dérivé ou application inspiré des propriétés de l’Iboga, y compris lorsque ces substances sont développées ou exploitées hors du territoire gabonais.

Une affirmation de souveraineté nationale

Au cœur du décret figure une volonté politique claire : protéger une ressource considérée comme stratégique et empêcher toute appropriation extérieure non contrôlée. L’article 6 affirme ainsi que la République gabonaise exerce une « souveraineté pleine et entière » sur l’Iboga, ses dérivés, les savoirs traditionnels associés ainsi que leurs applications présentes et futures.

Le texte introduit également un « principe de rattachement juridique » selon lequel tout procédé, composé ou utilisation dont les propriétés auraient été identifiées initialement à partir de l’Iboga demeure juridiquement lié à cette ressource et aux savoirs traditionnels gabonais.

Cette disposition semble viser directement les enjeux internationaux liés aux brevets pharmaceutiques et à la valorisation commerciale de l’ibogaïne, substance déjà étudiée dans plusieurs pays pour ses applications thérapeutiques potentielles.

Autorisations obligatoires et contrôle renforcer

Désormais, toute activité liée à l’Iboga devra obtenir une autorisation préalable délivrée par le ministre chargé de la Culture, après consultation des communautés locales concernées et avis d’une Commission technique interministérielle.

Ces autorisations seront limitées à une durée d’un an renouvelable et conditionnées au paiement d’une redevance.

Le décret prévoit également :

  • un système national de certification pour l’exportation ;
  • la traçabilité des produits ;
  • l’encadrement des plantations légales ;
  • l’accès direct des producteurs gabonais aux marchés internationaux ;
  • un prix indicatif minimum destiné à garantir une rémunération équitable des producteurs.

Les communautés traditionnelles reconnues comme parties prenantes

Le gouvernement accorde une place importante aux communautés autochtones et locales, reconnues comme actrices de la gouvernance de la filière.

Le décret prévoit un mécanisme de partage « juste et équitable » des avantages tirés de l’exploitation de l’Iboga entre l’État et ces communautés. Les savoirs traditionnels associés à la plante sont, eux aussi, consacrés comme patrimoine national. Toute exploitation commerciale de ces connaissances devra faire l’objet d’une autorisation préalable et d’un accord spécifique de partage des bénéfices.

Un Fonds souverain de l’Iboga créé

Parmi les innovations majeures du texte figure la création d’un Fonds souverain de l’Iboga placé sous l’autorité du ministère chargé de la Culture. Ce fonds aura notamment pour mission :

  • d’accompagner le développement de la filière ;
  • de soutenir la recherche scientifique nationale ;
  • de financer les activités de promotion du patrimoine culturel gabonais.

Il sera alimenté par les redevances, les amendes, les accords de partage des avantages ainsi que les contributions de partenaires internationaux.

Entre protection culturelle et ambitions économiques

A travers ce décret, les autorités gabonaises cherchent visiblement à concilier plusieurs objectifs : préserver un patrimoine culturel sensible, encadrer les usages spirituels et thérapeutiques de l’Iboga, mais aussi structurer une filière économique potentiellement lucrative à l’échelle internationale.

Le texte pourrait néanmoins susciter des débats sur plusieurs points, notamment :

  • la capacité réelle de l’État à contrôler les circuits informels ;
  • les modalités concrètes de partage des revenus avec les communautés ;
  • les risques de bureaucratisation des autorisations ;
  • ou encore les implications du principe de souveraineté extraterritoriale sur d’éventuels contentieux internationaux liés aux brevets.

Il reste désormais à attendre les textes d’application annoncés par le décret pour mesurer la portée concrète de cette réforme et son impact sur les acteurs traditionnels, scientifiques et économiques de la filière Iboga au Gabon.

Paul Nkori

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