Encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV : quelle lecture pour le Gabon ?

Libreville, (GM)- Dans sa toute première encyclique, dont le thème porte sur l’intelligence artificielle, Léon XIV met en garde contre la concentration du pouvoir technologique, l’effacement de la vérité dans l’espace public et la précarisation du travail à l’ère numérique. Trois dangers qui ont déjà un visage au Gabon.

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié Magnifica Humanitas, une lettre encyclique de 134 pages consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Le texte s’inscrit dans la longue tradition de la doctrine sociale de l’Église, dont il célèbre le 135e anniversaire en écho à l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII sur la condition ouvrière.

Mais si ce document s’adresse en premier lieu à la conscience universelle, ses avertissements résonnent avec une acuité particulière dans des pays comme le Gabon, où la révolution numérique se superpose à des vulnérabilités sociales et politiques préexistantes. Non pas parce que le Gabon est le centre du monde technologique il en est, pour l’instant, surtout le consommateur, mais précisément pour cette raison.

Un pouvoir technologique qui dépasse les États

Le cœur du diagnostic de Léon XIV tient en quelques lignes de l’introduction : les principaux moteurs du développement numérique ne sont plus les États, mais des acteurs privés transnationaux dotés de ressources supérieures à celles de nombreux gouvernements. Ce pouvoir technologique, note-t-il, est devenu « essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun ».

Au Gabon, cette réalité prend un visage concret et mesurable. Le marché national des télécommunications est contrôlé à près de 95% par deux opérateurs à capitaux majoritaires étrangers : Moov Africa Gabon Telecom (filiale du groupe marocain Maroc Telecom) et Airtel Gabon (filiale du conglomérat indien Airtel Africa).

Selon les données publiées par l’ARCEP, les deux opérateurs se partagent plus de 94% des parts de marché internet mobile au premier trimestre 2025. L’État gabonais, à travers sa Société de Patrimoine des Infrastructures Numériques (SPIN), tente de reprendre la main en matière d’infrastructure, et les deux opérateurs ont signé en septembre 2025 un protocole de mutualisation de leurs pylônes. Une avancée réelle mais qui ne change pas l’essentiel : les décisions stratégiques sur la connectivité d’un pays de 2,5 millions d’habitants se prennent à Mumbai et à Rabat, et non à Libreville.

L’encyclique demande que le pouvoir technologique soit « orienté vers le bien commun ». La question que cela pose au Gabon est structurelle : comment un État qui ne contrôle pas les infrastructures, les données, ni les algorithmes des plateformes peut-il prétendre orienter quoi que ce soit ? La réponse ne peut pas être la coupure.

L’interrupteur général n’est pas une politique numérique

Le chapitre quatre de Magnifica Humanitas est entièrement consacré à ce que Léon XIV appelle « l’écologie de la communication ». La vérité, écrit-il, est un bien commun. Sa destruction dans l’espace public par la désinformation, les discours haineux, la manipulation de l’imaginaire collectif est une forme de violence contre la démocratie. L’Église demande une régulation de l’espace numérique. Mais elle précise immédiatement que cette régulation doit s’inscrire dans le respect de la liberté d’expression et ne pas servir d’instrument de contrôle politique.

Notre pays vient d’en faire malheureusement la démonstration selon ses détracteurs

Déjà, le 26 août 2023, le gouvernement d’Ali Bongo coupa l’accès à internet sur l’ensemble du territoire national, ostensiblement pour contenir la diffusion d’informations relatives aux élections générales. La coupure dura trois jours, jusqu’à ce que le coup d’État du CTRI la lève le 30 août.

Moins de trois ans plus tard, c’est le gouvernement en place lui-même qui, le 17 février 2026, annonce par la voix de la Haute autorité de la communication (HAC) la suspension « jusqu’à nouvel ordre » des réseaux sociaux WhatsApp, Facebook, Instagram, TikTok, YouTube invoquant la prolifération de contenus « haineux, diffamatoires et susceptibles de troubler l’ordre public ». « Suspendre les réseaux revient aujourd’hui à paralyser une partie significative de l’activité économique et sociale du pays. », avait alors affirmé Nicaise Moulombi, président de L’ONG Croissance Saine Environnement.

La réaction de la société civile fût donc immédiate. Le média en ligne Gabonreview.com résume le paradoxe en ces termes : « Ce 17 février 2026, le Gabon n’a pas seulement suspendu des applications. Il a posé une question de fond : à l’ère numérique, gouverne-t-on par la chirurgie réglementaire… ou par l’interrupteur général ? »

En Afrique subsaharienne, les interruptions numériques ont coûté environ 1,11 milliard de dollars à l’économie régionale en 2025 selon l’Institut for Security Studies. Pour une économie gabonaise qui ambitionne de se diversifier, la facture est concrète et les boutiques Instagram, les commandes WhatsApp et les transactions mobiles qui font vivre une fraction croissante du commerce urbain en subissent directement les effets.

Ce que l’encyclique pointe du doigt, c’est précisément cette confusion entre réguler et censurer. Léon XIV appelle à une « alliance éducative pour l’ère numérique » et à un « dialogue ouvert » sur les contenus nuisibles, pas à un interrupteur. L’Ordonnance n°0011/PR/2026 du 26 février 2026, adoptée dans la foulée des protestations, constitue une première tentative de cadre normatif. Mais au moment où ces lignes sont écrites, les Gabonais restent pour l’essentiel privés de leurs plateformes, plusieurs mois après l’adoption du texte par le Conseil des ministres.

La transition numérique sur fond de chômage structurel

Le troisième grand pilier de Magnifica Humanitas concerne le travail. Le pape consacre un chapitre entier à « La dignité du travail dans la transition numérique ». Il rappelle que l’automatisation et la numérisation ne sont pas neutres sur l’emploi et qu’elles peuvent détruire des emplois existants sans en créer suffisamment de nouveaux, que ce coût social pèse d’abord sur les plus vulnérables, et qu’une économie qui valorise la dignité humaine ne peut se mesurer uniquement à la croissance du PIB.

Ces mots sonnent fort au Gabon, pays qui présente, selon la Banque africaine de développement, l’un des PIB par habitant les plus élevés d’Afrique centrale et pourtant un chômage chroniquement élevé. L’Enquête nationale sur l’emploi et le chômage (ENEC 2024), remise au gouvernement le 29 avril 2026, établit un taux de chômage général de 17,4%, en légère baisse sur quinze ans mais structurellement persistant.

Les jeunes de 15 à 34 ans en paient le prix fort : selon les données du ministère du Travail, le chômage des jeunes atteignait 35,7% en février 2025. Ce paradoxe gabonais richesse nationale, pauvreté d’emplois formels est précisément l’illustration de ce que l’encyclique appelle une économie incapable de « transformer sa croissance en dignité ».

Dans ce contexte, la transition numérique portée par le gouvernement actuel (digitalisation de l’administration, économie numérique) est à double tranchant. Elle peut créer de nouvelles opportunités pour les jeunes diplômés des filières techniques et informatiques. Elle peut aussi, si elle est menée sans politique d’accompagnement social sérieuse, accélérer la précarisation d’un secteur informel déjà fragilisé.

La dépendance aux plateformes étrangères pour le commerce urbain en est le symptôme le plus visible : des millions de petits commerçants ont construit leur activité sur WhatsApp et Facebook des infrastructures qu’ils ne contrôlent pas et que l’État peut couper du jour au lendemain.

Un texte universel, des questions locales

Magnifica Humanitas n’est certes pas un texte sur le Gabon. Léon XIV parle à l’humanité entière, avec les grandes métropoles technologiques en ligne de mire. Mais c’est souvent dans les pays les plus exposés ceux qui consomment la technologie sans la produire, ceux dont les États sont les plus fragiles face aux acteurs privés transnationaux que les risques décrits par l’encyclique se matérialisent le plus tôt et le plus durement.

L’image biblique centrale du texte pontifical est celle de Néhémie reconstruisant les murs de Jérusalem : non pas par un décret venu d’en haut, mais en convoquant les familles, en confiant à chacune un tronçon de mur, en écoutant les craintes. C’est une image de gouvernance participative, de responsabilité partagée et de co-construction. Elle contraste avec l’autre icône du texte la tour de Babel, monument de l’hubris technologique, de l’uniformisation et du pouvoir sans limites. « Le pouvoir technologique prend un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun. », dit Léon XIV dans son encyclique.

Le Gabon se trouve donc aujourd’hui à ce carrefour. La transition politique ouverte en août 2023 a créé une fenêtre d’opportunité pour repenser les politiques numériques, le droit à l’information et les conditions de l’emploi dans une économie en mutation.

Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. La tentation de l’interrupteur général commode, immédiate, sans coût apparent est précisément ce que l’encyclique nomme le « syndrome de Babel » : croire ou laisser penser qu’on peut contrôler le destin d’un peuple en coupant sa parole. Le message de Léon XIV n’est pas une leçon venue de Rome. C’est un miroir. Ce que le Gabon y voit lui appartient. A lui d’en faire bon usage.

 Par Raphael Mouissy

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