Libreville, (GM)- A Bruxelles, le Gabon entend prendre toute sa place dans les réflexions sur l’avenir de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP).
A l’occasion de la 984ᵉ réunion du Comité des ambassadeurs, tenue le 29 octobre 2026, l’ambassadeur du Gabon en Belgique, Eudes Régis Immongault Tatangani, a pris part aux échanges consacrés à la gouvernance de l’institution, à son agenda politique et aux perspectives de renforcement de son action collective. Une participation qui traduit la volonté de Libreville de contribuer davantage à la définition des positions communes du Sud global.
Présidée par l’ambassadeur d’Éthiopie, Eshete Tilahun Woldeyes, président du Comité des Ambassadeurs, cette rencontre a notamment permis d’examiner plusieurs échéances institutionnelles importantes : la deuxième Assemblée parlementaire paritaire OEACP-Union européenne, la 65ᵉ Assemblée parlementaire de l’OEACP ainsi que le prochain Conseil des ministres.
Derrière ces rendez-vous institutionnels se dessine cependant une question fondamentale : quelle capacité l’OEACP peut-elle réellement mobiliser pour peser sur les grands enjeux internationaux et défendre efficacement les intérêts de ses États membres ?
Au-delà du dialogue, la nécessité de peser sur les décisions internationales
Créée pour structurer la coopération entre les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, l’OEACP rassemble des États confrontés, à des degrés divers, à des défis structurels communs : vulnérabilité économique, dépendance aux matières premières, endettement, changement climatique, déficit d’infrastructures et difficultés d’accès aux financements internationaux.
Dans un environnement mondial marqué par la recomposition des rapports de force, les tensions géopolitiques et la compétition pour les ressources stratégiques, la capacité de ces pays à défendre individuellement leurs intérêts demeure souvent limitée. C’est précisément là que réside la pertinence du multilatéralisme : transformer la convergence des préoccupations nationales en une capacité collective de négociation.
Mais cette ambition ne saurait se limiter à l’affirmation répétée d’une solidarité entre États. Elle suppose une véritable coordination diplomatique, des positions communes clairement définies et, surtout, une capacité à défendre ces positions dans les enceintes où se prennent les décisions économiques, commerciales, financières et environnementales internationales.
Autrement dit, l’OEACP ne peut durablement se satisfaire d’être un simple espace de concertation. Elle doit devenir un instrument d’influence et de résultats, capable de faire entendre la voix de ses membres au-delà des déclarations de principe.
Le Gabon, un rôle de coordination régionale à valoriser
La participation d’Eudes Régis Immongault Tatangani revêt également un intérêt particulier au regard du rôle confié au Gabon comme coordonnateur de la région Afrique centrale au sein de l’Organisation.
Cette responsabilité place Libreville dans une position qui dépasse la seule représentation de ses intérêts nationaux. Elle implique de contribuer au rapprochement des positions des États de la sous-région, de favoriser la convergence de leurs priorités et de participer à la construction d’une approche régionale cohérente sur les dossiers stratégiques.
Un rôle qui n’est pas anodin. Dans une région où les économies présentent des complémentarités importantes, mais où les stratégies nationales ne convergent pas toujours suffisamment, la coordination diplomatique peut constituer un levier de renforcement du poids collectif.
Pour le Gabon, l’enjeu consiste donc à convertir cette responsabilité institutionnelle en capacité d’initiative. Cela passe notamment par la promotion de positions communes sur le financement du développement, la valorisation des ressources naturelles, la transition énergétique, la préservation des écosystèmes forestiers et la lutte contre les effets du changement climatique.
Le pays dispose, sur plusieurs de ces sujets, d’arguments diplomatiques à faire valoir. Son patrimoine forestier, son engagement en matière de conservation et sa position en faveur d’une meilleure reconnaissance des services environnementaux rendus par les pays forestiers peuvent notamment nourrir une diplomatie de négociation plus offensive.
La Déclaration de Malabo, entre ambition politique et exigence de résultats
Les travaux de Bruxelles s’inscrivent dans la perspective de la mise en œuvre des orientations portées par la Déclaration de Malabo. Celle-ci constitue un cadre politique destiné à renforcer la cohésion de l’Organisation et à donner davantage de substance à son action collective.
Toutefois, la véritable mesure de cette ambition résidera dans sa traduction opérationnelle. Les États membres attendent davantage qu’un calendrier institutionnel respecté ou que des déclarations diplomatiques consensuelles. Ils ont besoin de mécanismes de coopération efficaces, de partenariats économiques plus équilibrés, de financements accessibles et de programmes susceptibles de produire des effets tangibles sur leurs économies et leurs populations.
Cette exigence est d’autant plus forte que les pays du Sud font face à des contraintes budgétaires considérables et à des conditions d’accès aux financements internationaux souvent difficiles. Dans ce contexte, une OEACP plus efficace devrait notamment défendre une réforme des mécanismes de financement du développement, promouvoir des partenariats technologiques et renforcer la coopération Sud-Sud.
La solidarité ne prend véritablement son sens que lorsqu’elle permet de réduire les asymétries, de mutualiser les capacités et de créer des opportunités concrètes.
Pour Libreville, une diplomatie d’influence à consolider
A travers sa participation à cette 984ᵉ réunion, le Gabon réaffirme son attachement au multilatéralisme et à une coopération internationale fondée sur le dialogue, la concertation et la défense des intérêts mutuels. Mais l’enjeu est aussi celui de la crédibilité de sa propre diplomatie.
Dans un monde où les États sont de plus en plus jugés à leur capacité à défendre leurs intérêts et à transformer leurs engagements en résultats, la présence dans les organisations internationales doit s’accompagner d’une stratégie lisible, d’initiatives concrètes et d’un suivi rigoureux des engagements pris.
Le statut de coordonnateur de l’Afrique centrale offre, à cet égard, une opportunité diplomatique que le Gabon gagnerait à pleinement exploiter. Il peut lui permettre de renforcer son leadership régional, de consolider ses partenariats et de contribuer à une meilleure articulation entre les priorités nationales, sous-régionales et internationales.
En réalité, la question posée à Bruxelles dépasse les seules considérations institutionnelles. Elle renvoie à la capacité des États africains, caribéens et pacifiques à ne plus subir les transformations de l’ordre international, mais à participer activement à leur orientation.
Pour le Gabon comme pour les autres membres de l’OEACP, le défi est désormais de passer d’une solidarité proclamée à une solidarité organisée, d’un dialogue diplomatique à une véritable force de proposition et de négociation. C’est à cette condition que l’Organisation pourra s’affirmer comme un acteur crédible dans la gouvernance mondiale et que la voix de ses membres pèsera davantage dans les décisions qui engagent leur avenir.

