Libreville, (GM)- Le débat sur la réforme de la Fonction publique gabonaise prend une nouvelle tournure. Dans une analyse consacrée à la question de l’avancement automatique, Jean Rémy Yama monte au créneau pour contester la pertinence et surtout les modalités d’une éventuelle suppression de ce mécanisme.
Sous le titre évocateur « Supprimer l’avancement automatique au public, c’est supprimer la prime d’ancienneté au privé et ouvrir la porte à l’austérité du FMI », l’ancien responsable syndical défend une conception de la carrière fondée sur trois dimensions distinctes : l’expérience, la connaissance et la compétence. Pour lui, l’erreur fondamentale consisterait à confondre ces trois notions.
Expérience, qualification et performance : trois réalités différentes
Jean Rémy Yama développe son argumentation à partir d’une comparaison avec le système de repérage géométrique. Dans le monde professionnel, explique-t-il, le travailleur évoluerait également selon trois axes : son expérience, sa qualification et sa performance.
L’expérience correspond, selon lui, au temps passé dans une structure professionnelle. Elle se traduit dans le secteur privé par la prime d’ancienneté et, dans la Fonction publique, par l’avancement automatique.
Dès lors, estime-t-il, remettre en cause l’avancement automatique reviendrait à ne plus reconnaître l’expérience professionnelle des agents publics. « L’avancement automatique n’est pas un privilège. C’est la reconnaissance et la récompense de l’expérience », soutient-il.
L’intéressé précise toutefois qu’il ne s’oppose pas à la recherche d’une administration plus performante. Au contraire, il considère nécessaire de mieux récompenser les agents réellement performants, mais à travers un dispositif distinct de celui qui rémunère l’ancienneté.
2015, 2018 : le précédent de deux tentatives avortées
Pour étayer sa position, Jean Rémy Yama revient sur les précédentes tentatives de réforme. Il rappelle qu’en 2015, sous la présidence d’Ali Bongo Ondimba, une ordonnance avait déjà visé la question de l’évolution de la carrière des agents publics. Une nouvelle tentative aurait été engagée en 2018, à travers une autre ordonnance.
Selon son analyse, la Cour constitutionnelle avait alors estimé que des mesures touchant à la carrière des agents publics ne pouvaient être mises en œuvre sans respecter les procédures prévues par la législation, notamment la consultation des organes compétents de la Fonction publique et la concertation avec les partenaires sociaux.
Pour Yama, ces précédents démontrent que la question de l’avancement automatique ne peut être traitée par simple décision administrative. Il affirme ainsi que la suppression de ce mécanisme ne pourrait intervenir que dans le cadre d’une réforme législative, précédée d’une véritable concertation avec les représentants des travailleurs.
La crainte d’une carrière dépendante du pouvoir hiérarchique
Au-delà de la question financière, Jean Rémy Yama identifie un risque institutionnel majeur.
La suppression de l’avancement automatique, si elle devait être remplacée par un système reposant essentiellement sur l’évaluation hiérarchique, pourrait selon lui rendre l’évolution professionnelle des agents davantage dépendante de leurs supérieurs. Il redoute ainsi une administration dans laquelle l’avancement ne serait plus principalement déterminé par des règles statutaires, mais par l’appréciation de la hiérarchie.
L’ancien syndicaliste va jusqu’à évoquer le risque d’une « caporalisation » des agents publics, estimant que la carrière pourrait progressivement dépendre du bon vouloir de la chaîne hiérarchique. Il pose alors une question centrale : par quel mécanisme l’expérience acquise au fil des années serait-elle désormais valorisée si l’avancement automatique venait à disparaître ?
Des priorités jugées plus urgentes
Pour Jean Rémy Yama, le gouvernement devrait avant tout s’attaquer aux dysfonctionnements structurels de la Fonction publique. Il cite notamment la régularisation des situations administratives des agents en attente de recrutement, d’intégration, de titularisation, d’avancement ou de reclassement. Il plaide également pour la fin de ce qu’il considère comme une Fonction publique à deux vitesses, notamment entre les personnels relevant des secteurs de la Défense, de l’Intérieur et de la Justice et ceux des autres administrations.
Autre priorité : l’application effective des dispositions statutaires relatives à la titularisation, à la mise en stage et aux autres mécanismes de progression professionnelle.
Yama appelle par ailleurs à l’application intégrale de la loi n°1/2005, dont certaines dispositions demeureraient, selon lui, insuffisamment mises en œuvre.
Il insiste particulièrement sur la mise en place effective de la Fonction publique territoriale, qu’il présente comme un moyen de sortir de la précarité un nombre important d’agents actuellement employés comme main-d’œuvre non permanente dans les collectivités locales.
Une performance qui doit s’ajouter à l’ancienneté
La proposition de Jean Rémy Yama ne consiste donc pas à rejeter le principe d’une rémunération liée à la performance. Il défend au contraire un système dans lequel la performance viendrait s’ajouter à l’ancienneté et à la qualification, et non s’y substituer.
Pour lui, une véritable rémunération au mérite devrait reposer sur des objectifs annuels précis, des critères transparents et une évaluation contradictoire des résultats. Cette exigence de transparence est d’autant plus importante, estime-t-il, que les récents débats autour de l’attribution discrétionnaire de certaines primes de performance démontreraient la nécessité d’encadrer rigoureusement le système.
Son modèle repose donc sur trois piliers : l’expérience, récompensée par l’ancienneté ; la connaissance, consacrée par les diplômes et les qualifications ; et la compétence, appréciée à travers la performance réellement produite.
« Je ne refuse pas la réforme. Je refuse l’injustice »
En définitive, Jean Rémy Yama ne se présente pas comme un adversaire de la réforme de la Fonction publique. Il récuse plutôt une réforme qui, selon lui, ferait de la suppression de l’avancement automatique un instrument d’amélioration de la performance administrative. « Je ne refuse pas la réforme. Je refuse l’injustice », résume-t-il.
Derrière le débat technique sur l’avancement se dessine ainsi une question plus politique : quelle Fonction publique le Gabon veut-il construire ? Une administration où la carrière repose sur l’expérience, les qualifications et les résultats, ou un système dans lequel l’évolution professionnelle serait davantage tributaire de l’appréciation de la hiérarchie ?
Jean Rémy Yama tranche clairement en faveur de la première option. Sa conclusion prend la forme d’une interpellation : « Voulons-nous une République qui récompense les plus compétents et les plus performants ou une République qui récompense les plus obéissants ? »
Une question qui place le débat sur l’avancement automatique bien au-delà de la seule rémunération des agents publics : celui de la conception même du mérite, de la carrière et du rapport entre l’administration et le pouvoir hiérarchique au Gabon.
Raphael Mouissy

