Libreville, (GM)- Le drapeau gabonais flottera plus longtemps qu’à l’accoutumée sur les édifices publics et privés. A l’occasion de la célébration de la Journée nationale du drapeau cette année, le ministre de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation a demandé aux administrations publiques et parapubliques de maintenir le drapeau national hissé en permanence du dimanche 9 août au vendredi 4 septembre 2026. Dans les administrations privées, il devra rester arboré jusqu’au 31 août.
Les gouverneurs, préfets et sous-préfets sont chargés de veiller à la stricte application de cette directive, selon le communiqué publié à cet effet. Les opérateurs économiques sont également invités à afficher le vert-jaune-bleu devant leurs établissements, dont les façades devront être soigneusement entretenues. La Police nationale a, pour sa part, été instruite de procéder à des contrôles afin de sanctionner les éventuels contrevenants aux dispositions relatives à la Journée nationale du drapeau.
Au-delà de son caractère réglementaire, cette décision invite surtout à s’interroger sur ce que représente réellement le drapeau pour les Gabonais.
Un morceau de tissu ou un puissant symbole national ?
Le drapeau n’est pas un simple élément de décoration destiné à embellir les bâtiments administratifs ou les façades des entreprises à l’occasion des grandes célébrations nationales.
Il est l’un des symboles les plus puissants de la République. Il donne une représentation visible à une communauté politique qui, malgré ses différences, prétend former une même nation.
Le vert, le jaune et le bleu ne devraient donc pas seulement être trois couleurs familières. Ils devraient rappeler à chaque citoyen qu’avant d’être membre d’une famille, d’un clan, d’une ethnie, d’une province, d’un village, d’un quartier, d’une corporation ou d’un quelconque réseau de solidarité, il est d’abord citoyen gabonais.
C’est précisément là que se situe l’enjeu véritable. Car il est relativement facile de hisser un drapeau. Il est infiniment plus difficile de faire vivre ce qu’il représente.
Que vaut le drapeau si le sentiment national reste secondaire ?
La célébration du drapeau devrait ainsi dépasser la seule question de savoir si celui-ci flotte effectivement sur les bâtiments publics et privés. Elle devrait nous conduire à une interrogation plus profonde : quelle importance chaque Gabonais accorde-t-il réellement à ce symbole de l’unité nationale ?
Que signifie le vert-jaune-bleu pour celui qui, dans ses choix quotidiens, privilégie systématiquement les solidarités particulières au détriment de l’intérêt général ? Que signifie-t-il lorsque l’appartenance familiale, clanique, ethnique, provinciale ou politique devient plus déterminante que l’appartenance à la République ? Que signifie-t-il lorsque l’on considère que l’accès à un emploi, à une responsabilité, à un marché public, à une faveur administrative ou à une opportunité doit d’abord profiter à « quelqu’un de chez nous » ?
Ces questions peuvent déranger. Elles n’en sont pas moins nécessaires. Une nation ne se construit pas uniquement avec des textes, des institutions et des cérémonies. Elle se construit aussi avec une conscience commune. Et cette conscience suppose que le citoyen accepte parfois de faire passer l’intérêt national avant ses solidarités primaires.
Le patriotisme ne se limite pas aux cérémonies
Il serait paradoxal de célébrer le drapeau avec solennité tout en continuant, dans la pratique, à fragmenter la communauté nationale en une multitude de fidélités concurrentes.
Le patriotisme ne se mesure pas seulement à la capacité de chanter l’hymne national, de saluer les couleurs ou de publier, le 17 août, des messages remplis de ferveur patriotique sur les réseaux sociaux. Il se mesure aussi dans la manière dont nous exerçons nos responsabilités, dont nous traitons nos compatriotes, dont nous respectons les biens publics, dont nous accomplissons notre travail et dont nous concevons l’intérêt général.
Il se mesure dans la capacité à accepter qu’un compatriote d’une autre province, d’une autre ethnie ou d’un autre milieu puisse réussir sans que cette réussite soit perçue comme une menace pour les siens. Il se mesure surtout à notre capacité à penser Gabon avant clan, Gabon avant province, Gabon avant intérêt particulier. C’est peut-être là que réside le véritable sens de la Journée nationale du drapeau.
Hisser le drapeau, mais aussi relever la nation
La décision du ministère de l’Intérieur a donc une portée qui dépasse largement la période du 9 août au 4 septembre. Elle peut être l’occasion d’un véritable rendez-vous civique. Le drapeau doit certes être hissé sur les bâtiments. Mais il doit surtout être « hissé » dans les consciences.
Car il ne sert pas à grand-chose d’avoir un drapeau omniprésent dans l’espace public si, dans l’espace mental et social, le sentiment d’appartenance nationale demeure constamment relégué derrière les identités particulières.
Le Gabon n’a pas besoin de citoyens qui aiment leur pays uniquement lorsqu’on leur demande de le proclamer. Il a besoin de citoyens capables de traduire cet amour dans leurs comportements quotidiens. La Journée nationale du drapeau devrait donc être davantage qu’une opération protocolaire ou administrative. Elle devrait être un moment d’introspection collective.
Que représente le Gabon pour chacun de nous ?
Et surtout : sommes-nous véritablement disposés à faire de l’appartenance à la République notre première communauté politique, celle qui nous rassemble au-delà de toutes nos différences ?
Le drapeau peut flotter pendant plusieurs semaines. Mais l’essentiel est qu’il ne flotte pas seulement au-dessus de nos têtes.
Il faudrait aussi qu’il habite nos consciences.
Par Raphael Mouissy

