Libreville, (GM)- L’État gabonais vient de franchir un cap symbolique mais stratégique dans sa relation avec l’un des groupes miniers les plus influents opérant sur son territoire. Libreville a en effet décidé d’entrer au capital d’Eramet, maison mère de la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), à hauteur de 5%. L’opération a été symboliquement actée récemment lors d’une rencontre entre le président de la République et la directrice générale d’Eramet, en marge du sommet Africa Forward, tenu à Nairobi, au Kenya.
Cette initiative intervient dans un contexte où plusieurs États africains cherchent à renforcer leur souveraineté économique, en passant d’un modèle fondé sur l’exploitation brute des ressources naturelles à un modèle plus intégré, basé sur la gouvernance, la transformation locale et la captation accrue de valeur.
Comilog : un pilier majeur de l’économie gabonaise
Filiale stratégique du groupe Eramet, Comilog exploite les gisements de manganèse de Moanda, dans le Haut-Ogooué. Elle demeure aujourd’hui l’un des plus importants producteurs mondiaux de manganèse à haute teneur, un minerai devenu crucial pour l’industrie sidérurgique et surtout pour la transition énergétique mondiale, notamment dans la fabrication de batteries.
Selon les chiffres disponibles, la production annuelle de Comilog se situe autour de 7 millions de tonnes de minerai de manganèse, un volume qui place le Gabon au cœur de l’approvisionnement mondial. Cette performance fait de Comilog un acteur central non seulement pour Eramet, mais aussi pour les exportations gabonaises et l’équilibre macroéconomique du pays.
En 2024, Comilog a revendiqué un chiffre d’affaires estimé à plus de 700 milliards de FCFA, confirmant son poids financier et son rôle structurant dans les recettes d’exportation.
Une participation gabonaise déjà existante dans Comilog
Il est important de rappeler que le Gabon n’est pas un nouvel arrivant dans le capital de Comilog. L’État gabonais détient historiquement une part significative du capital de cette société, aux côtés d’Eramet, actionnaire majoritaire.
Ainsi, Comilog est traditionnellement structurée autour d’un actionnariat mixte dans lequel Eramet conserve la majorité, tandis que l’État gabonais demeure un partenaire clé. Cette configuration a permis au pays d’obtenir depuis plusieurs décennies des revenus sous forme de taxes, redevances, dividendes et contributions économiques indirectes.
Toutefois, la nouveauté de l’opération actuelle réside dans le fait que le Gabon ne se limite plus à être actionnaire de la filiale locale (Comilog), mais devient désormais actionnaire direct de la maison mère Eramet, ce qui ouvre des perspectives beaucoup plus larges.
Une prise de position stratégique dans la gouvernance globale
Entrer au capital d’Eramet à hauteur de 5% peut paraître limité en apparence. Mais dans le monde des multinationales minières, ce type de participation est loin d’être insignifiant.
Cette décision place l’État gabonais dans une posture nouvelle : celle d’un partenaire pouvant accéder plus directement aux informations stratégiques, aux orientations financières et aux arbitrages industriels d’un groupe opérant à l’échelle mondiale.
Même minoritaire, cette présence au capital peut renforcer la capacité du Gabon à :
- peser dans les discussions relatives à la gestion des ressources gabonaises,
- anticiper les décisions d’investissement du groupe,
- mieux défendre ses intérêts dans les arbitrages industriels et logistiques,
- suivre les choix du groupe en matière de politique environnementale et sociale.
Un potentiel levier financier : dividendes et diversification des revenus
Jusqu’ici, les revenus gabonais issus du manganèse provenaient essentiellement de la fiscalité minière : impôts, taxes à l’exportation, redevances, droits de douane, contributions sociales et salaires. Avec cette entrée dans Eramet, le Gabon pourrait désormais bénéficier de revenus supplémentaires sous forme de dividendes, non plus uniquement liés à Comilog mais aux performances globales d’Eramet à travers ses activités mondiales.
Dans un pays confronté à la volatilité des cours des matières premières, ce mécanisme représente un levier intéressant de diversification et de stabilisation des recettes publiques.
Un instrument diplomatique et économique dans la négociation industrielle
L’un des bénéfices les plus importants de cette opération est sans doute moins financier que politique et stratégique. En devenant actionnaire d’Eramet, le Gabon renforce implicitement sa position dans les négociations futures sur des sujets clés tels que :
- l’accroissement des investissements industriels sur le territoire gabonais;
- le transfert de compétences;
- la montée en puissance des cadres nationaux dans les chaînes de décision;
- le développement de sous-traitants gabonais;
- l’optimisation de la valeur ajoutée locale.
Cette participation pourrait ainsi être utilisée comme un outil d’influence afin d’obtenir des engagements plus fermes sur les priorités nationales.
Vers un renforcement de la transformation locale du manganèse
Avec cette opération, la question de la transformation locale des ressources minières reste au cœur du débat économique gabonais. Le pays cherche depuis plusieurs années à limiter l’exportation brute des minerais et à développer une industrie métallurgique nationale capable de produire des dérivés à plus forte valeur ajoutée.
Avec une production annuelle de plusieurs millions de tonnes de minerai, Comilog constitue une base industrielle qui pourrait être davantage exploitée dans une logique de transformation, tel que voulu par les autorités gabonaises actuelles.
Dans un monde où le manganèse est devenu un minerai stratégique, notamment pour les batteries électriques, le Gabon pourrait ambitionner un positionnement plus fort sur la chaîne de valeur mondiale à travers :
- La transformation métallurgique locale,
- La production d’alliages ou de produits intermédiaires,
- L’intégration dans l’industrie des matériaux pour batteries,
- Le développement de zones industrielles spécialisées.
L’entrée au capital d’Eramet peut donc contribuer à aligner les intérêts et à accélérer ces perspectives, en facilitant des discussions plus structurées sur les investissements à long terme.
Un signal fort envoyé aux investisseurs internationaux
Cette opération envoie un message clair aux investisseurs, selon lequel le Gabon souhaite désormais être un acteur direct de la valeur créée par ses ressources naturelles.
Dans un environnement africain où les rapports entre États et multinationales minières sont souvent marqués par la méfiance ou la tension, le choix gabonais d’entrer au capital d’un groupe international constitue un signal de maturité économique et de partenariat structuré. Cette approche peut renforcer l’attractivité du pays, notamment auprès d’investisseurs recherchant un cadre de coopération stable, transparent et prévisible.
Un tournant stratégique… à condition d’une gestion rigoureuse
Toutefois, les retombées concrètes dépendront fortement de la manière dont cette participation sera gérée. Pour que l’opération dépasse le symbole, l’État gabonais devra clarifier plusieurs points essentiels :
- les modalités de représentation dans la gouvernance d’Eramet,
- la stratégie nationale attachée à cette prise de participation,
- l’utilisation des éventuels dividendes fonds souverain,
- infrastructures, industrialisation, éducation technique,
- l’articulation avec la politique minière et industrielle du pays.
Sans vision claire et sans mécanismes de suivi, cette participation risquerait de rester un acte politique à faible impact économique réel.
Une nouvelle étape dans la souveraineté économique gabonaise
En entrant au capital d’Eramet à hauteur de 5%, le Gabon franchit une étape importante vers un modèle plus souverain de gestion de ses ressources stratégiques. Cette opération, qui vient compléter la participation déjà existante de l’État au capital de Comilog, ouvre une nouvelle ère : celle d’un Gabon qui cherche non seulement à extraire, mais aussi à influencer, transformer et mieux capter la valeur générée.
Si elle est accompagnée d’une stratégie industrielle cohérente et d’une gouvernance rigoureuse, cette décision pourrait marquer un tournant majeur dans la politique minière nationale et repositionner durablement le Gabon comme acteur incontournable des minerais critiques dans l’économie mondiale de demain.
Paul Nkori

