Libreville, (GM)- Diplomatie, immigration, coopération militaire, investissements et aide au développement : l’éventuelle accession du Rassemblement national (RN) à l’Élysée pourrait redessiner les relations entre Paris et les capitales africaines. Mais derrière les discours de souveraineté et de rupture avec la Françafrique, quelle politique concrète se dessine ? Pour le Gabon et le reste du continent, l’heure est à la vigilance autant qu’à l’analyse.
A quelques mois de l’élection présidentielle française prévue au printemps 2027, la question de l’avenir des relations franco-africaines mérite une attention particulière. L’hypothèse d’une victoire du Rassemblement national, incarné par Marine Le Pen, sous réserve d’éventuels rebondissements politiques et judiciaires, remet au centre du débat une interrogation fondamentale : quelle place l’Afrique occuperait-elle dans la politique étrangère d’une France gouvernée par un parti qui place la souveraineté nationale et le contrôle de l’immigration au cœur de son discours ?
Le sujet est tout sauf théorique. Le RN travaille à structurer sa réflexion diplomatique et à préciser ses orientations en vue de l’échéance présidentielle. Le 23 octobre 2026, un journal rapportait notamment que l’entourage de Marine Le Pen cherchait à mieux organiser le dispositif africain du parti. Cette démarche intervient toutefois dans un contexte où sa doctrine internationale reste encore insuffisamment détaillée sur plusieurs dossiers.
La fin annoncée de la Françafrique, ou sa recomposition ?
Depuis plusieurs années, Marine Le Pen défend l’idée d’une relation avec les États africains affranchie des réseaux traditionnels de la Françafrique. Dans son discours présidentiel de 2012, elle plaidait déjà pour le respect des souverainetés nationales africaines, le soutien aux investissements privés français et l’arrêt des flux migratoires vers la France.
Cette orientation pourrait se traduire par une diplomatie davantage assumée au nom des intérêts nationaux français, avec une place accrue accordée aux entreprises, aux échanges commerciaux et à la défense des intérêts stratégiques de Paris.
Mais une question demeure : rompre avec la Françafrique signifie-t-il véritablement transformer les rapports entre la France et l’Afrique ? La fin des réseaux d’influence opaques, des arrangements privilégiés et des relations personnalisées entre responsables politiques constituerait une transformation substantielle si elle s’accompagnait de règles transparentes et d’un respect effectif de la souveraineté des États partenaires. A l’inverse, un simple changement de méthode, sans remise en cause des asymétries économiques et diplomatiques, pourrait aboutir à une recomposition plutôt qu’à une véritable rupture.
Le discours du RN devra donc être confronté à ses décisions effectives : choix des partenaires, conditions des investissements, traitement des contrats et place accordée aux intérêts des populations africaines.
Immigration et visas : le principal point de friction ?
C’est probablement sur la question migratoire que les conséquences d’une éventuelle présidence RN seraient les plus directement perceptibles pour les ressortissants africains.
La réduction de l’immigration, le durcissement des conditions d’accès au séjour et la priorité accordée aux nationaux dans certaines politiques publiques figurent parmi les orientations historiques du parti. Sa conception des relations avec les pays africains a également été liée à la volonté d’obtenir davantage de coopération de leur part dans la maîtrise des départs et la réadmission des personnes en situation irrégulière.
Dans cette perspective, les visas étudiants, les mobilités professionnelles, le regroupement familial et les conditions de séjour pourraient devenir des sujets de négociation plus contraignants entre Paris et les capitales africaines.
Pour les familles, les étudiants, les entrepreneurs et les fonctionnaires africains entretenant des liens avec la France, les conséquences éventuelles seraient concrètes. Toutefois, il serait prématuré d’affirmer que toutes ces catégories subiraient automatiquement les mêmes restrictions. Leur situation dépendrait des mesures effectivement adoptées, des accords applicables et des contraintes juridiques françaises et européennes.
Le risque diplomatique résiderait notamment dans une transformation de la coopération migratoire en instrument de pression sur les gouvernements africains. Une telle approche pourrait entraîner des négociations plus tendues avec les États qui refuseraient de conditionner leur coopération à des exigences françaises jugées excessives.
Coopération militaire : quel avenir pour la présence française ?
La politique africaine de la France ne se limite pas aux visas et aux échanges économiques. Elle comporte également un volet militaire et sécuritaire, dont les modalités ont déjà évolué au cours des dernières années, notamment au Sahel.
Une éventuelle victoire du RN ne permet pas, à elle seule, de conclure à un retrait général des forces françaises du continent, ni à leur maintien systématique dans les pays où Paris dispose encore d’intérêts stratégiques.
La logique souverainiste du parti pourrait favoriser une réévaluation des dispositifs militaires à partir de critères tels que la sécurité des ressortissants français, la protection des intérêts stratégiques, le coût des engagements et la volonté des gouvernements partenaires.
Il faudrait alors observer trois éléments : le sort des accords de défense, les conditions du maintien des installations militaires et la nature des partenariats proposés aux États africains.
Une politique plus transactionnelle pourrait conduire Paris à exiger des contreparties plus explicites à ses engagements. Mais elle pourrait aussi ouvrir la voie à des arrangements bilatéraux adaptés aux besoins de certains États, dès lors que les intérêts français et ceux des partenaires convergeraient.
La question centrale reste celle-ci : la France chercherait-elle à construire des partenariats de sécurité fondés sur des intérêts mutuels clairement définis, ou privilégierait-elle une relation dans laquelle ses propres exigences primeraient sur celles de ses partenaires ?
Investissements français : une coopération économique à redéfinir
Sur le terrain économique, le RN a historiquement défendu le soutien aux entreprises françaises opérant à l’étranger. Cette orientation pourrait conduire à renforcer la diplomatie économique, à promouvoir les exportations françaises et à favoriser les entreprises nationales dans les secteurs considérés comme stratégiques.
Pour les pays africains, cette perspective présente plusieurs dimensions. D’un côté, une coopération économique plus lisible, reposant sur des contrats transparents, des investissements productifs et des engagements vérifiables, pourrait favoriser la création d’emplois, le transfert de compétences et la transformation locale des ressources.
De l’autre, une politique centrée sur la défense prioritaire des intérêts commerciaux français pourrait susciter des tensions si elle limitait les marges de négociation des États partenaires ou négligeait leurs objectifs d’industrialisation.
L’enjeu pour les économies africaines serait donc de ne pas confondre présence d’entreprises françaises et développement automatique. Les gouvernements devront apprécier les partenariats en fonction de leur contribution à l’emploi local, à la fiscalité, à la formation, à la sous-traitance nationale et à la diversification économique.
Cette exigence vaut pour la France comme pour la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie ou tout autre partenaire.
Aide au développement et francophonie : des incertitudes à lever
L’autre interrogation concerne l’aide publique au développement, les programmes éducatifs, les échanges universitaires et la coopération culturelle..Le RN n’a pas encore rendu publique une doctrine présidentielle africaine complète permettant de déterminer précisément l’avenir de ces instruments sous son éventuel gouvernement. Il serait donc hasardeux d’annoncer leur suppression générale ou, à l’inverse, leur maintien à l’identique.
Une réorientation vers des dispositifs directement liés aux intérêts économiques, sécuritaires ou migratoires français est envisageable au regard des orientations historiques du parti. Elle reste néanmoins une hypothèse à vérifier à travers un programme détaillé et les premières décisions qui seraient prises en cas de victoire.
Pour les pays bénéficiaires, la question sera de savoir si les financements destinés à la santé, à l’éducation, à la formation professionnelle et aux infrastructures seront maintenus, réduits ou réaffectés.
La francophonie, quant à elle, pourrait conserver une valeur stratégique pour Paris, même dans une diplomatie davantage nationaliste. Mais défendre la langue française ne suffit pas à garantir une relation politique équilibrée avec les sociétés africaines qui la pratiquent.
Le Gabon face à une éventuelle recomposition diplomatique
Pour le Gabon, l’évolution de la politique africaine française aurait une portée particulière compte tenu de l’ancienneté des liens politiques, économiques, culturels et humains entre les deux pays. Libreville aurait intérêt à examiner avec attention les éventuelles inflexions concernant les investissements, la mobilité des personnes, la coopération sécuritaire, la formation et les relations institutionnelles.
Il ne s’agirait ni de dramatiser l’hypothèse d’une victoire du RN ni de supposer que les relations bilatérales resteraient nécessairement inchangées. Une alternance politique à Paris peut modifier les priorités diplomatiques, mais les intérêts économiques, les engagements internationaux et les liens entre les populations continuent également de peser sur les décisions.
Pour le Gabon, la question essentielle serait celle de sa capacité à défendre ses propres priorités dans un environnement international potentiellement plus exigeant : diversification des partenaires, transformation locale des ressources, développement du secteur privé national et négociation de contrats équilibrés.
Une diplomatie gabonaise attentive à ses intérêts ne devrait pas dépendre exclusivement de l’identité politique de l’occupant de l’Élysée. Elle devrait plutôt s’appuyer sur des objectifs clairement définis et sur la capacité à négocier avec l’ensemble des partenaires disposés à les respecter.
Entre discours de rupture et réalités du pouvoir
Une difficulté demeure : le RN n’a pas encore levé toutes les ambiguïtés de sa politique étrangère. Dans une étude publiée le 1er octobre 2026, l’Institut français des relations internationales (Ifri) relevait que les orientations internationales du parti restaient souvent formulées en termes de principes, sans toujours être traduites en propositions suffisamment détaillées.
Or, gouverner implique de dépasser les slogans. Les choix diplomatiques doivent composer avec les traités, les réalités économiques, les intérêts des entreprises, les exigences de sécurité et les rapports de force internationaux.
Une présidence RN devrait ainsi arbitrer entre deux ambitions qui ne coïncident pas nécessairement : réduire les contraintes que la France estime subir dans ses relations internationales et préserver son influence sur un continent où la concurrence entre puissances s’est intensifiée.
La même contradiction pourrait apparaître en Afrique : revendiquer le respect des souverainetés tout en exigeant des partenaires qu’ils adaptent leurs politiques migratoires, économiques ou sécuritaires aux priorités françaises.
L’Afrique ne peut plus se contenter d’attendre Paris
Au fond, la question de la présidentielle française de 2027 ne devrait pas être abordée uniquement sous l’angle de ce que la France ferait à l’Afrique. Elle doit également conduire à s’interroger sur ce que les États africains entendent obtenir de leurs partenaires étrangers.
Une victoire du RN pourrait entraîner des changements dans les méthodes, les priorités et les conditions de la coopération franco-africaine. Leur ampleur dépendrait toutefois des arbitrages de la future équipe dirigeante et de sa capacité à traduire ses orientations en politiques publiques.
Pour les pays africains, l’enjeu sera de négocier sans naïveté, d’éviter toute dépendance excessive et de mesurer les partenariats à l’aune de résultats concrets pour leurs populations.
La véritable souveraineté ne consiste pas à remplacer un partenaire par un autre sans modifier les mécanismes de dépendance. Elle suppose de pouvoir choisir, négocier et refuser lorsque les conditions proposées ne correspondent pas aux intérêts nationaux.
En définitive, la question n’est pas seulement de savoir quelle Afrique le Rassemblement national voudrait face à lui, mais quelle relation les Africains seraient prêts à construire avec une France éventuellement dirigée par ce parti. Une relation fondée sur des intérêts réciproques, des engagements vérifiables et le respect des souverainetés respectives devra se mesurer aux actes, bien au-delà des promesses électorales.
Raphael Mouissi

