Libreville, (GM)- L’ancienne première dame du Gabon a récemment accordé un entretien à la chaîne française France 24, mené par le journaliste Marc Perelman, au cours duquel elle a proféré de graves accusations contre le pays.
Lors de cet échange, elle a en effet affirmé avoir été victime, avec son fils Noureddin Bongo Valentin, de tortures et de traitements dégradants durant leur détention consécutive au coup d’État du 30 août 2023 au Gabon. Mieux ou pire, elle y a notamment aussi soutenu que les Gabonais seraient « racistes » et a tenté de minimiser son rôle politique durant les années de pouvoir de son époux, l’ancien président Ali Bongo Ondimba.
Ces déclarations, immédiatement contestées par les autorités gabonaises, ont suscité une vive réaction du gouvernement, qui a dénoncé des propos « diffamatoires » et évoqué la possibilité de suspendre la diffusion de France 24 pour manquement à l’éthique journalistique de la part dudit média. Mais au-delà de la réaction officielle, c’est surtout la crédibilité même des affirmations de l’ancienne première dame qui interroge.
Une influence politique difficilement contestable
Dans cette interview, Sylvia Bongo Ondimba affirme par exemple ne rien comprendre à la politique et soutient n’avoir fréquenté le bureau présidentiel que trois fois durant les quatorze années de pouvoir de son mari. Cette présentation contraste fortement avec la perception largement répandue au Gabon, surtout dans la période allant d’octobre 2018 à août 2023.
Pour mémoire, à la suite de l’accident vasculaire cérébral dont fut victime Ali Bongo Ondimba en octobre 2018, la scène politique gabonaise a profondément changé. La santé défaillante du chef de l’État avait alors ouvert une période d’incertitude au sommet de l’État. Dans ce contexte, de nombreux observateurs, responsables politiques et acteurs de la société civile constatèrent l’émergence d’une gouvernance de fait exercée par un cercle restreint autour du président, au premier rang duquel figuraient son épouse et son fils.
Durant cette période, Noureddin Bongo Valentin, d’abord plus discrètement à la manœuvre puis devenu Coordinateur des affaires présidentielles, apparaissait régulièrement comme l’un des hommes les plus influents du palais du bord de mer. Les décisions stratégiques, les nominations administratives et certains arbitrages politiques semblaient transiter par ce cercle rapproché. Cette situation avait nourri, au sein de l’opinion publique gabonaise, le sentiment d’une gestion du pays par procuration.
Une opinion publique profondément marquée
Entre la fin de l’année 2018 et l’été 2023, la perception d’une « régence informelle » attribuée à Sylvia Bongo Ondimba et à Noureddin Bongo Valentin s’est progressivement enracinée dans le débat public. Les critiques provenaient aussi bien de l’opposition politique que de certains cercles proches du pouvoir.
Dans ce contexte, les déclarations de l’ancienne première dame affirmant ne pas s’être impliquée dans les affaires de l’État apparaissent, pour une grande partie des Gabonais, en contradiction flagrante avec les réalités politiques observées durant cette période. L’argument selon lequel elle serait restée étrangère aux décisions publiques peine ainsi à convaincre une opinion nationale qui a largement intégré l’idée d’une influence déterminante exercée par ce duo.
Une simple stratégie de défense
L’entretien accordé à France 24 intervient dans un contexte judiciaire et politique particulièrement sensible pour l’ancien premier cercle du pouvoir. Dans cette perspective, les propos de Sylvia Bongo Ondimba peuvent aussi être interprétés comme une tentative de repositionnement médiatique destinée à contester les accusations qui pèsent sur elle et son fils et qui leur ont valu déjà une condamnation par contumace par la Cour Criminelle Spéciale de Libreville.
Cependant, en minimisant son rôle et en affirmant ne rien comprendre à la politique, l’ancienne première dame prend le risque de se heurter à une mémoire collective encore vive. Pour beaucoup de Gabonais, les années ayant suivi l’AVC de Ali Bongo Ondimba ont précisément été marquées par l’impression que les leviers du pouvoir se trouvaient ailleurs que dans les mains du président officiellement en fonction.
Un débat qui dépasse le cadre médiatique
L’épisode illustre finalement la bataille narrative qui se joue autour de l’héritage politique du régime déchu depuis le coup d’État du 30 août 2023 au Gabon, conduit par les militaires aujourd’hui au pouvoir sous l’autorité de Brice Clotaire Oligui Nguema. Entre la version défendue par les anciens dirigeants et celle portée par les nouvelles autorités, l’opinion publique gabonaise demeure le véritable arbitre. Mais une chose apparaît déjà évidente : la tentative de présenter Sylvia Bongo Ondimba comme une actrice totalement étrangère aux décisions politiques du Gabon durant les dernières années du régime d’Ali Bongo Ondimba se heurte à une perception collective forgée par plusieurs années d’observations, de débats et d’exaspération populaire.
Simplice Rabaguino

