Gabon : « On ne fait pas du neuf avec du vieux » : la démonstration inachevée d’Ali Akbar Onanga Y’Obégué

Libreville, (GM)- Dans une longue tribune intitulée « On ne fait pas du neuf avec du vieux », le désormais opposant à Brice Clotaire Oligui Nguema, Ali Akbar Onanga Y’Obégué, tente de réhabiliter une formule devenue célèbre dans son parcours politique et qui lui valut en son temps des vertes et des pas mures.

Selon lui, cette phrase, prononcée à Franceville en 2014, ne visait ni les anciens ni une génération particulière, mais les structures conservatrices qui empêchaient les réformes souhaitées par le président Ali Bongo Ondimba.

Douze ans plus tard, l’ancien ministre reprend cette formule pour dénoncer le régime issu du coup d’état du 30 août 2023. Son argument central est simple : les auteurs du changement de régime ont promis une rupture historique mais auraient finalement reconduit les mêmes pratiques, les mêmes réseaux et les mêmes mécanismes de pouvoir qu’ils prétendaient combattre.

Si cette critique mérite d’être entendue, elle soulève cependant plusieurs interrogations majeures.

Une responsabilité largement externalisée

Tout au long de son texte, Ali Akbar Onanga Y’Obégué développe une thèse selon laquelle Ali Bongo Ondimba aurait sincèrement voulu transformer le système gabonais mais aurait été empêché par des conservateurs installés au sein même du pouvoir. Cette lecture présente toutefois une faiblesse évidente : elle tend à dissocier le chef de l’État du système qu’il dirigeait.

Pendant quatorze années, Ali Bongo Ondimba a disposé de la totalité des leviers institutionnels du pays. Il nommait les principaux responsables politiques, administratifs et sécuritaires. Les personnalités que l’auteur désigne aujourd’hui comme les principaux freins aux réformes ont, pour beaucoup, été maintenues, promues ou reconduites sous son autorité.

Dès lors, une question demeure : comment expliquer qu’un président doté d’un pouvoir aussi étendu n’ait jamais réussi à neutraliser durablement ceux qui auraient saboté son projet de transformation ?

En attribuant principalement l’échec des réformes aux résistances internes, la tribune minimise la responsabilité politique du pouvoir lui-même dans les résultats observés entre 2009 et 2023.

Une critique du recyclage politique qui se retourne contre son auteur

L’un des axes les plus développés du texte concerne la présence, au sein du régime actuel, d’anciens cadres du Parti démocratique gabonais. L’auteur y voit la preuve que la rupture annoncée n’a jamais véritablement existé.

L’argument est probablement recevable. Cependant, il se heurte à une réalité propre à l’histoire politique gabonaise : pendant plusieurs décennies, le PDG a constitué le principal espace de formation, de promotion et de gestion des élites administratives et politiques du pays.

Dans ces conditions, prétendre gouverner sans recourir à aucun ancien cadre du PDG aurait probablement relevé de l’impossible. Plus encore, la critique du « vieux personnel politique » devient plus difficile à soutenir lorsque l’on constate que plusieurs figures qui contestent aujourd’hui le régime actuel ont elles-mêmes occupé d’importantes responsabilités au sein du système qu’elles dénoncent. La question devient alors moins celle des individus que celle des mécanismes institutionnels.

Or c’est précisément sur ce terrain que la démonstration de l’auteur demeure incomplète.

Le paradoxe du plaidoyer pour le PDG

La partie la plus surprenante de la tribune concerne sans doute la défense du Parti démocratique gabonais. Ali Akbar Onanga Y’Obégué affirme que le PDG doit retrouver son autonomie afin de redevenir une véritable force politique capable d’offrir une alternative aux Gabonais.

Cette position soulève une contradiction fondamentale. Si l’on admet, comme le soutient l’auteur, que le système gabonais souffre depuis des décennies d’un déficit de renouvellement politique, pourquoi la solution passerait-elle nécessairement par la renaissance du parti qui a exercé le pouvoir pendant plus d’un demi-siècle ? La reconstruction du pluralisme politique gabonais suppose-t-elle exclusivement la réhabilitation du PDG ou l’émergence de nouvelles forces capables d’incarner une alternative crédible ? La tribune ne répond pas clairement à cette question.

Une critique pertinente du présent qui évite le bilan du passé

L’une des forces du texte réside dans son interpellation du régime actuel sur la cohérence entre ses promesses et ses actes. Beaucoup de Gabonais peuvent effectivement s’interroger sur la profondeur réelle des changements engagés depuis le 30 août 2023.

Toutefois, la critique perd une partie de sa force lorsqu’elle semble exonérer le régime précédent d’un examen tout aussi rigoureux. Car le constat que dresse l’auteur aujourd’hui concentration du pouvoir, faiblesse des contre-pouvoirs, personnalisation de l’État, reproduction des élites est précisément celui que de nombreux opposants adressaient déjà au système PDG bien avant le changement de régime.

La question centrale n’est donc peut-être pas de savoir si le régime actuel reproduit certains travers du passé. La question est plutôt de comprendre pourquoi ces travers auraient survécu à tous les changements de dirigeants opérés depuis le 30 août 2023.

Au-delà des hommes, la question du système

En définitive, la tribune d’Ali Akbar Onanga Y’Obégué contient une intuition forte : le problème du Gabon dépasse les individus et renvoie à des mécanismes structurels de pouvoir. Mais cette intuition se heurte à une limite. Elle est mobilisée principalement pour critiquer le présent, beaucoup moins pour interroger les responsabilités du passé.

Or si l’on ne fait effectivement pas du neuf avec du vieux, il faut aussi reconnaître qu’il est difficile de convaincre de la nécessité du changement lorsque ceux qui l’appellent aujourd’hui ont longtemps participé au système qu’ils dénoncent. Le véritable débat n’oppose donc peut-être pas les anciens aux nouveaux, ni le régime d’hier à celui d’aujourd’hui. Il porte sur la capacité du Gabon à construire des institutions suffisamment fortes pour que le changement ne dépende plus des hommes, mais des règles qui organisent durablement l’exercice du pouvoir.

Rapahael Mouissy

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