Gabon : « la souveraineté économique à l’épreuve du mur de la dette », selon Pastor Ngoua N’Neme

Libreville, (GM)- Et si le principal obstacle au décollage du Gabon n’était finalement ni l’absence de projets, ni le manque de ressources naturelles, mais le manque de marges financières pour les réaliser ? C’est, en substance, le constat dressé par Pastor Ngoua N’Neme, ancien ministre, dans une analyse particulièrement critique de la situation économique et des choix opérés par les autorités.

Pour lui, les signaux sont suffisamment nombreux pour ne plus pouvoir être ignorés. Les notes de conjoncture de la Direction générale de l’économie et de la législation fiscale (DGELF) témoignent des difficultés rencontrées par plusieurs secteurs essentiels de l’économie : bois, pétrole, manganèse, commerce. Seuls les travaux publics semblent encore tirer leur épingle du jeu, portés par les investissements de l’État.

Derrière ces difficultés sectorielles, l’ancien ministre identifie surtout un problème central : celui de l’endettement public et de l’étroitesse des marges de manœuvre budgétaires.

Le Gabon manque-t-il déjà d’oxygène financier ?

Le signal envoyé par les agences de notation est loin d’être anodin. Fitch Ratings a maintenu la note souveraine du Gabon à des niveaux particulièrement faibles, avec CCC- pour la dette à long terme en devises étrangères et CC pour la dette en monnaie locale.

Au-delà du symbole, ces évaluations traduisent une réalité que les autorités ne peuvent éluder : le coût et les conditions d’accès au financement deviennent plus difficiles. Or, dans le même temps, le pouvoir entend financer le Programme national de développement communautaire (PNCD), dont les ambitions nécessitent des investissements considérables.

C’est précisément là que se situe le paradoxe. Le Gabon veut accélérer son développement au moment même où ses marges financières se contractent. Le recours au préfinancement pétrolier conclu avec Trafigura en constitue l’une des illustrations les plus frappantes. L’opération, évaluée à environ 1 milliard de dollars, soit près de 600 milliards de FCFA, permet à l’État de disposer immédiatement de liquidités en contrepartie d’une partie de sa production pétrolière future.

A court terme, l’opération apporte de l’oxygène à la trésorerie publique. Mais à moyen et long terme, elle pose une question autrement plus délicate : jusqu’où un État peut-il anticiper ses recettes futures sans compromettre ses marges de manœuvre de demain ?

L’eurobond : lever davantage, mais payer plus cher

Le même raisonnement vaut pour l’euro-obligation récemment souscrite par le Gabon, d’un montant de 920 millions de dollars, soit environ 524 milliards de FCFA. Le montant est supérieur aux prévisions initiales. Une raison de se réjouir ? Pas nécessairement, estime Pastor Ngoua N’Neme. Car dans un marché financier, le volume d’argent levé ne constitue jamais, à lui seul, un indicateur de bonne santé financière.

La question essentielle est celle du prix de l’argent.

Lorsque les investisseurs exigent des taux plus élevés pour prêter à un État, cela signifie que le risque perçu augmente. Et chaque point de taux supplémentaire finit par se transformer en charge budgétaire. Le Gabon peut donc lever davantage aujourd’hui tout en s’exposant à devoir consacrer davantage de ressources au remboursement demain. C’est tout le dilemme : financer l’urgence sans hypothéquer l’avenir.

Quand le pétrole sert à payer la dette

L’une des conséquences les plus préoccupantes de cette situation apparaît dans l’évolution des recettes fiscales pétrolières. Dans la Loi de finances rectificative 2026, l’impôt sur les sociétés pétrolières passerait de 226,9 milliards à 49,5 milliards de FCFA. Cette chute spectaculaire devrait, selon l’ancien ministre, interpeller.

Car le pétrole demeure l’une des principales sources de revenus du pays. Si l’État anticipe une partie de ses recettes futures tout en voyant parallèlement certaines recettes fiscales se contracter, une question s’impose :.où se trouve désormais la marge de manœuvre pour financer durablement la transformation économique du pays ? C’est ici que la question de la souveraineté économique prend tout son sens.

Manganèse : le Gabon peut-il encore négocier en position de force ?

Le cas du manganèse est, à cet égard, emblématique.

Le président Brice Clotaire Oligui Nguema avait annoncé la fin des exportations de manganèse brut à compter de janvier 2029, avec l’objectif de favoriser la transformation locale. L’ambition était claire : ne plus simplement extraire et exporter la richesse minière, mais capter davantage de valeur ajoutée au Gabon.

Mais face aux contraintes énergétiques et logistiques, le calendrier apparaît désormais difficilement tenable. Le gouvernement aurait ainsi réduit ses ambitions à une transformation de 2 000 tonnes. Or, selon Pastor Ngoua N’Neme, Eramet-Comilog ne serait disposé à aller que jusqu’à 700 tonnes à l’horizon 2031, sous réserve notamment que l’État garantisse une énergie fiable et compétitive ainsi que des infrastructures logistiques adaptées. Voilà qui révèle une contradiction fondamentale.

Le Gabon possède le minerai. Mais peut-il imposer les conditions de sa transformation ?

Eramet-Comilog, symbole d’un rapport de force à revoir

Pour l’ancien membre du gouvernement, la question dépasse largement le seul cas de Comilog. Elle touche au modèle économique construit depuis des décennies autour de l’exploitation des ressources naturelles gabonaises.

Le manganèse gabonais a largement contribué au développement d’Eramet et de sa filiale Comilog. Mais, estime-t-il, il devient difficilement acceptable que le Gabon continue à exporter principalement sa matière première alors qu’il cherche précisément à créer localement des emplois qualifiés, des entreprises de sous-traitance et davantage de valeur ajoutée. D’où son appel à une diversification des partenaires.

Le Gabon doit-il nécessairement conserver les mêmes partenaires si ceux-ci ne répondent pas aux nouvelles ambitions nationales ? La question est politiquement sensible, mais économiquement légitime..Le pays dispose de manganèse, de fer et d’autres ressources minières. Il peut donc chercher à attirer d’autres investisseurs, d’autres technologies et d’autres modèles de partenariat.

L’enjeu n’est pas de remplacer un partenaire étranger par un autre. L’enjeu est de passer d’une économie d’extraction à une économie de transformation.

La réforme de la fonction publique peut-elle attendre ?

C’est dans ce contexte que Pastor Ngoua N’Neme porte également un regard critique sur la réforme de la fonction publique. Selon lui, le débat autour de l’avancement au mérite risque de monopoliser l’attention alors que le pays fait face à des problèmes autrement plus lourds.

L’ancien ministre rappelle surtout que le mérite n’est pas une notion étrangère au droit administratif gabonais : les textes prévoient déjà ce principe. Dès lors, pourquoi réinventer ce qui existe déjà ?

Pour lui, il suffirait de mettre en œuvre les textes d’application nécessaires plutôt que de présenter la fonction publique actuelle comme un système composé essentiellement d’agents démotivés ou incompétents. Le débat est d’autant plus sensible que le Gabon dispose historiquement d’une fonction publique de carrière. Pastor Ngoua N’Neme invite donc à regarder ailleurs avant de bouleverser ce modèle, notamment vers les expériences françaises et anglo-saxonnes..Et surtout à ne pas confondre deux notions : mérite et précipitation.

La restauration ne peut pas être une rupture permanente

Au fond, le message de l’ancien ministre est simple : le Gabon doit éviter de disperser son énergie. « La restauration n’est pas la rupture », rappelle-t-il. La priorité devrait être la mise en œuvre méthodique du PNCD, avec une hiérarchisation stricte des projets. Infrastructures structurantes, santé, éducation, eau, énergie, logement, transformation économique et gouvernance doivent constituer le cœur de l’action publique. Mais encore faut-il pouvoir les financer.

Et c’est précisément là que le bât blesse.

Reconstituer les marges de l’État : l’urgence absolue

Pour Pastor Ngoua N’Neme, la priorité n’est donc pas de multiplier les annonces, mais de reconstituer les marges de manœuvre financières de l’État. Cela passe par une mobilisation plus efficace des ressources propres, une meilleure maîtrise de la dépense publique et une gestion plus rigoureuse des ressources disponibles. Cela passe également par une amélioration de la crédibilité financière du Gabon afin de retrouver progressivement une meilleure qualité de signature auprès des bailleurs et des marchés.

Mais il faudrait également, selon lui, revoir les contrats conclus avec les sociétés extractives afin de s’assurer qu’ils servent davantage les intérêts stratégiques du pays. La revue de la dette engagée par la Task Force devrait compléter ce dispositif.

Le vrai test de la restauration

Au fond, Pastor Ngoua N’Neme pose une question qui dépasse les chiffres et les querelles institutionnelles : que vaut une stratégie de souveraineté économique lorsque l’État ne dispose plus des moyens financiers suffisants pour la mettre en œuvre ? Le Gabon possède les ressources naturelles. Il possède les ambitions. Il possède désormais un programme de développement.

Mais il lui manque ce qui permet de transformer les trois premiers éléments en résultats : des marges financières durables et une capacité réelle de négociation. La véritable bataille du pouvoir n’est donc peut-être pas celle de la multiplication des réformes. Elle est ailleurs. Elle consiste à remettre les finances publiques sur pied, à restaurer la crédibilité financière de l’État, à mieux valoriser les ressources naturelles et à faire en sorte que chaque franc public serve prioritairement les projets qui changent concrètement la vie des Gabonais.

Paul Nkori

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