Libreville, (GM)- La crise qui secoue actuellement la Fédération gabonaise de football (Fegafoot) continue de diviser l’opinion et de cristalliser les tensions entre la tutelle et les instances sportives. Au cœur de la controverse : l’absence d’agrément technique délivré par le ministère des Sports, document indispensable à la régularité administrative de la fédération et dont la délivrance tarde depuis le 3 mars dernier, selon les informations relayées dans une tribune signée Pablo Moussodji Ngoma, officier média à la Fegafoot.
Dans un texte au ton à la fois critique et défensif, l’auteur s’efforce de recentrer le débat, tout en pointant une série d’incohérences qu’il attribue à l’attitude actuelle du ministère. Une tribune qui, au-delà de la polémique, met en lumière un conflit structurel : celui de la frontière floue entre souveraineté administrative de l’État et autonomie du sport, sous l’œil attentif de la FIFA.
Un document administratif devenu un enjeu politique
Dans sa publication, Pablo Moussodji Ngoma insiste sur un point : l’agrément technique, autrefois considéré comme une formalité administrative banale, se serait progressivement, selon lui, transformé en un outil de blocage du processus électoral au sein de la fédération.
L’auteur considère que le ministère, en retenant sa signature, exerce une pression directe sur le calendrier électoral, au risque d’alimenter une suspicion de calcul politique. Une lecture partagée par une partie des acteurs ou observateurs du football gabonais, qui voient dans cette situation une tentative déguisée de contrôle de la fédération.
Mais la question mérite d’être posée sans naïveté : l’État peut-il, au nom de la régularité administrative, retarder une procédure électorale sans être accusé d’ingérence ? La réponse dépend du contexte, mais aussi de la cohérence des actes administratifs.
Le ministère des Sports face à ses supposées propres contradictions
Le passage le plus accusateur de la tribune repose sur un argument central : si la Fegafoot est réellement « irrégulière » sur le plan administratif, pourquoi ses activités n’ont-elles pas été suspendues bien plus tôt ? L’auteur souligne en effet que le championnat national se déroule avec des clubs eux-mêmes jugés « sans papiers », que les sélections nationales ont été engagées sous la supervision du ministère actuel, et que des fonds publics auraient été mobilisés dans un cadre administratif jugé non conforme.
Autrement dit, la tutelle serait en train de tolérer l’irrégularité lorsqu’il s’agit d’activités sportives ordinaires, mais d’en faire une arme lorsqu’il s’agit d’élections, là où les enjeux de pouvoir deviennent plus sensibles. Cet argument oblige le ministère à clarifier sa ligne : s’agit-il d’une démarche globale d’assainissement ou d’une réaction ciblée sur une échéance électorale ?
Entre assainissement légitime et opportunisme administratif supposé
Il serait toutefois trop simple de réduire la position du ministère à une manœuvre politicienne. La tribune elle-même reconnaît qu’un problème existe. Celui de la faiblesse administrative chronique de nombreuses associations sportives au Gabon.
Le ministère, en insistant sur la nécessité d’une régularisation, peut revendiquer une posture de responsabilité. Le sport gabonais souffre depuis longtemps d’un manque de transparence, d’un déficit de gouvernance et d’une organisation parfois opaque. Dans ce contexte, exiger un cadre administratif strict n’est pas en soi illégitime.
Cependant, le problème soulevé ici est celui du timing. Car dans l’action publique, une décision juste peut devenir suspecte si elle intervient au moment précis où elle produit un effet politique maximal.
La tribune met donc en évidence une tension classique : l’État veut reprendre le contrôle administratif, mais ce contrôle arrive tard, brutalement, et au pire moment.
La FIFA en embuscade : prudence diplomatique et menace implicite?
Un autre aspect important de la tribune concerne la FIFA, qui n’a pas officiellement pris position. Pablo Moussodji Ngoma estime toutefois que la prudence de l’instance internationale ne signifie pas sa neutralité totale, tant la frontière entre contrôle administratif et ingérence politique est « mince ».
L’histoire récente du football africain rappelle que la FIFA sanctionne régulièrement les États accusés d’interférer dans les affaires des fédérations nationales à travers des décisions telles que la suspension des compétitions, l’exclusion des clubs des tournois internationaux, l’arrêt des financements, etc. Dans ce contexte, le ministère des Sports devra faire preuve d’une extrême rigueur juridique, car une décision perçue comme une volonté de contrôler l’élection fédérale pourrait être interprétée comme une ingérence.
La tribune va même plus loin en évoquant l’éventualité d’une prolongation du mandat de Pierre Alain Mounguengui (PAM) jusqu’en décembre 2026, ce qui reviendrait à un statu quo imposé par la crise, avec le risque d’alimenter davantage les frustrations internes.
PAM : un bilan controversé, mais une posture de prudence
Sans absoudre Pierre Alain Mounguengui, l’auteur adopte un ton relativement conciliant envers lui, soulignant qu’il n’aurait jamais saisi la FIFA pour dénoncer une ingérence de l’État, malgré des occasions multiples. Ce passage vise clairement à renforcer l’image d’un dirigeant critiqué mais patriote, soucieux de préserver l’intérêt supérieur du Gabon sur la scène internationale.
Cependant, cette défense appelle aussi une interrogation : le refus de saisir la FIFA est-il toujours un signe de patriotisme, ou parfois une stratégie de conservation du pouvoir ? Là encore, l’analyse doit rester prudente. Car dans les luttes sportives africaines, la rhétorique de « l’intérêt national » est souvent utilisée par toutes les parties, y compris celles qui défendent des positions personnelles.
Normalisation ou régularisation : confusion des rôles
La tribune insiste sur une distinction essentielle : la normalisation d’une fédération relève de la FIFA, tandis que la régularisation administrative relève du ministère. C’est un point juridiquement pertinent. Le ministère peut exiger des documents administratifs, mais il ne peut pas imposer une restructuration de la Fegafoot sous couvert d’assainissement, sans entrer dans un terrain glissant.
L’auteur critique ainsi « les conseillers de circonstance » accusés de brouiller les notions et d’induire la tutelle en erreur, donnant, de son point de vue, à l’action du ministère une apparence d’amateurisme ou d’improvisation.
Une crise qui expose la fragilité du football gabonais
En filigrane, cette tribune ne parle pas uniquement du ministère des sports ou de la Fegafoot. Elle révèle une fragilité structurelle du football gabonais, où les institutions seraient dépendantes de décisions administratives parfois tardives, et où les procédures de gouvernance seraient insuffisamment anticipées.
Si un simple agrément technique peut bloquer tout un processus électoral, cela signifierait que l’architecture institutionnelle est vulnérable. Cela signifie aussi que le football gabonais fonctionnerait depuis longtemps dans une forme de tolérance administrative, qui devient problématique dès que les rapports de force se durcissent.
Vers quel scénario ?
Plusieurs conséquences possibles sont évoquées dans la tribune : suspension du championnat, impossibilité d’inscrire les clubs aux compétitions africaines, blocage des engagements internationaux, ou encore crise durable débouchant sur un statu quo politique au sommet de la Fegafoot.
L’auteur suggère que la tutelle risque d’être mise en difficulté face à la FIFA si elle ne peut justifier juridiquement la cohérence de ses actes. Il conclut sur une interrogation presque ironique : après les élections, certains pourraient se demander si tout ce tumulte n’aura pas été inutile.
Une sortie de crise encore possible, mais à condition de cohérence
L’intérêt majeur de cette tribune réside dans sa conclusion implicite : la solution serait interne, simple, administrative. Il suffirait, selon l’auteur, que le ministère délivre l’agrément technique afin de permettre à la Fegafoot de poursuivre normalement son fonctionnement, y compris l’organisation de son assemblée générale élective.
Mais cette simplicité apparente masque une réalité plus profonde : le problème n’est pas seulement un papier manquant, mais une crise de confiance. Crise de confiance entre la fédération et la tutelle. Crise de confiance entre les dirigeants et les clubs. Crise de confiance entre les citoyens et la gouvernance du sport.
Si le ministère veut réellement assainir, il devra le faire de manière globale, cohérente et anticipée, et non à travers une mesure qui semblerait opportunément calibrée pour peser sur une élection. Si la Fegafoot veut préserver sa légitimité, elle devra démontrer qu’elle n’instrumentalise pas la FIFA comme un bouclier politique et qu’elle est prête à se conformer pleinement aux exigences administratives nationales.
Un débat révélateur d’un malaise plus profond
La tribune de Pablo Moussodji Ngoma se présente comme une tentative de ramener la discussion à la rationalité, mais elle reste marquée par une défense assumée de la Fegafoot une critique assez frontale de la tutelle. Elle n’en demeure pas moins utile, car elle pose la question fondamentale de savoir si l’Etat veut réellement assainir le football gabonais, ou s’il cherche à influencer sournoisement son fonctionnement ?
Dans tous les cas, le risque est grand : si cette crise s’enlise, le football gabonais pourrait payer le prix d’une confrontation institutionnelle où chacun revendique la légitimité, mais où personne ne semble prêt à céder. Et au bout du compte, ce ne sont ni les ministres, ni les dirigeants fédéraux, ni les clans en compétition qui perdraient le plus. Ce seraient les clubs, les joueurs, les supporters, et l’image même du Gabon dans les instances internationales.
Nelson Kali

