Libreville. (GM) — En concluant ses premiers accords de cession de crédits carbone souverains avec l’entreprise allemande SEFE, le Gabon franchit une étape importante dans la valorisation économique de son patrimoine forestier. Présentée comme une première africaine, cette opération soulève néanmoins des interrogations sur son rendement financier, les modalités de partage des revenus et les garanties de transparence.
Le Gabon entend désormais faire de sa forêt autre chose qu’un patrimoine naturel à préserver. C’est-à-dire un véritable actif économique susceptible de contribuer au financement du développement national.
Le 3 novembre 2026, à Londres, la République gabonaise, représentée par l’Agence gabonaise pour le développement de l’économie verte (Agadev), a signé avec SEFE, une entreprise énergétique détenue par l’État fédéral allemand, des accords de commercialisation portant sur environ six millions de tonnes de crédits carbone souverains.
Relevant du standard international ART-TREES et éligibles au mécanisme CORSIA, ces crédits rémunèrent les efforts de préservation des écosystèmes forestiers gabonais. Selon les autorités, le Gabon devient ainsi le premier pays africain à commercialiser des crédits carbones juridictionnels issus de la conservation de sa forêt et éligibles à ce dispositif international.
Une opération qui, au-delà de sa portée environnementale, marque une évolution dans la stratégie de diversification économique du pays. Jusqu’ici principalement considérée sous l’angle de sa richesse écologique, la forêt gabonaise acquiert une dimension financière supplémentaire sur les marchés internationaux du carbone.
Une transaction de six millions de tonnes, mais quelle valeur financière ?
C’est sur ce terrain que le communiqué de l’Agadev laisse subsister une première interrogation majeure : le montant de la transaction.
Si le volume commercialisé est clairement annoncé, aucun élément n’est fourni concernant le prix de cession de la tonne de CO₂, la valeur globale des accords ou encore les éventuelles commissions et charges liées à l’opération.
Or, six millions de tonnes ne constituent pas, à elles seules, une indication suffisante de la richesse effectivement générée pour le pays. La valeur économique dépend essentiellement du prix négocié, des conditions contractuelles et des modalités financières de livraison.
Des estimations publiées dans la presse évoquent plusieurs dizaines de milliards de francs CFA de recettes potentielles, en prenant comme référence certains prix observés sur le marché du carbone. Mais, ces projections ne doivent pas être confondues avec le montant réellement négocié entre le Gabon et SEFE. En l’absence de communication officielle sur le prix unitaire, toute estimation demeure indicative.
Une question mérite donc une réponse précise : combien l’État gabonais percevra-t-il effectivement au terme de cette opération ? Et pourquoi les principales conditions financières de cette transaction ne sont-elles pas rendues publiques ?
Le partage des revenus : la grande inconnue
La deuxième zone d’ombre concerne la redistribution des ressources générées.
Dans son communiqué, l’Agadev indique que les revenus revenant à l’État seront cantonnés jusqu’à l’entrée en vigueur du cadre réglementaire national, lequel doit notamment définir les modalités de partage avec les communautés.
Cette disposition appelle plusieurs éclaircissements. Qu’entend-on exactement par cantonnement des revenus ? Sur quel compte seront-ils déposés ? Quelle institution en assurera la gestion et le contrôle ? Quelles proportions seront réservées aux collectivités locales, aux populations riveraines et aux communautés autochtones qui vivent au contact de ces écosystèmes forestiers ?
La question est loin d’être secondaire. La préservation du patrimoine forestier gabonais ne relève pas exclusivement de l’action des pouvoirs publics ou du travail des experts environnementaux. Elle est également le résultat de pratiques et d’efforts consentis pendant plusieurs générations par des populations dont les modes de vie sont étroitement liés à la forêt.
Il serait donc difficilement acceptable que la valorisation financière de ce patrimoine profite principalement aux institutions centrales, sans retombées clairement identifiables pour ceux qui participent quotidiennement à sa conservation.
A cet égard, l’organisation environnementale Brainforest, tout en saluant cette avancée, a insisté sur la nécessité de rendre accessibles les informations relatives aux prix de cession, aux revenus attendus et à leur gestion. Elle plaide également pour une participation effective des communautés locales et autochtones aux bénéfices de cette valorisation.
Des garanties environnementales qui doivent être vérifiables
Une troisième interrogation porte sur la solidité environnementale de l’opération. Les crédits commercialisés relèvent du standard ART-TREES et sont annoncés comme éligibles au mécanisme CORSIA, destiné à encadrer la compensation d’une partie des émissions du secteur de l’aviation internationale.
Ces références constituent des éléments importants de crédibilité. Toutefois, elles ne dispensent pas les autorités de fournir des informations accessibles sur les résultats environnementaux concernés, les périodes de référence, les méthodes de calcul et les mécanismes de vérification indépendante.
Il importe notamment de comprendre comment sont établies les réductions d’émissions rémunérées, comment leur permanence est garantie et comment le risque de double comptabilisation est évité.
Autrement dit, il ne suffit pas d’affirmer que les crédits répondent à des standards internationaux. Il faut également permettre de comprendre comment cette conformité est établie et contrôlée.
La question de la propriété des crédits et de leur utilisation dans le cadre des engagements climatiques internationaux du Gabon mérite également d’être explicitée. La vente d’unités carbone ne signifie certes pas une cession de terres ou de forêts, comme le rappelle l’AGADEV, mais elle emporte des conséquences comptables et environnementales qui doivent être clairement documentées.
La souveraineté forestière ne se résume pas à conserver la propriété des terres
Les autorités gabonaises ont tenu à lever toute ambiguïté sur un point : le pays ne vend ni ses terres ni ses forêts. La propriété et la gestion du patrimoine forestier restent nationales.
Cette précision est importante, mais elle ne saurait clore le débat.
La souveraineté sur les ressources naturelles ne se mesure pas uniquement à la conservation juridique de leur propriété. Elle s’apprécie également à travers la maîtrise des conditions de leur valorisation, la transparence des contrats, le contrôle des recettes et la capacité de l’État à faire prévaloir les intérêts de ses populations dans les négociations internationales.
Dans cette perspective, la publication des principales dispositions contractuelles, au moins celles qui ne relèvent pas du secret commercial légitime, constituerait un signal de transparence.
Il serait également utile de préciser les obligations respectives des deux parties, les éventuelles conditions suspensives, les modalités de paiement, ainsi que les conséquences d’un éventuel retard ou défaut de livraison.
Les premières livraisons étant annoncées au plus tard au premier trimestre 2027, l’étape de l’exécution sera déterminante pour apprécier la réalité économique de cette opération.
De la reconnaissance internationale aux retombées nationales
La signature des accords avec SEFE ouvre incontestablement une nouvelle perspective pour l’économie gabonaise. Elle traduit la possibilité de transformer les performances environnementales du pays en ressources financières, sans nécessairement sacrifier son patrimoine naturel.
Mais le véritable succès de cette opération ne se mesurera pas seulement au nombre de crédits carbone commercialisés, ni au prestige du partenaire international.
Il se mesurera au montant effectivement encaissé par le Trésor public, à la transparence de son utilisation, à la part redistribuée aux communautés et à l’amélioration concrète des conditions de vie des populations.
L’Agadev, créée en janvier 2025, se retrouve ainsi face à un enjeu majeur : démontrer que la valorisation du capital naturel gabonais peut s’inscrire dans un modèle économique rigoureux, transparent et socialement équitable.
Car la question essentielle n’est pas seulement de savoir combien vaut la forêt gabonaise sur le marché international du carbone. Elle est aussi de savoir combien cette richesse rapportera réellement au Gabon et à ceux qui la protègent.
Six millions de tonnes de CO₂ ont désormais trouvé preneur. Reste à démontrer que cette richesse environnementale se traduira effectivement par une richesse économique et sociale pour la nation.
Raphael Mouissi

