Libreville, (GM)- Le décret Trump sur l’ibogaïne a ouvert une brèche dans un débat longtemps ignoré : quand une molécule issue d’un savoir ancestral devient médicament occidental, à qui appartient la dette ? Le droit international répond à peine. La morale, elle, a une réponse claire. A condition de l’entendre.
Le 18 avril 2026, Donald Trump a signé un décret autorisant le financement fédéral de la recherche sur l’ibogaïne. Dans les cercles de la psychiatrie américaine, l’annonce a été accueillie comme une percée : cette molécule, dérivée d’une plante africaine, montre des résultats prometteurs contre les addictions aux opioïdes et certains troubles résistants aux traitements conventionnels. Dans les forêts du Gabon, on en pense peut-être autre chose. L’ibogaïne est extraite de l’iboga, arbuste endémique du bassin du Congo.
Au Gabon, cette plante n’est pas un ingrédient pharmacologique parmi d’autres : elle est au centre du Bwété, rite initiatique millénaire pratiqué par plusieurs communautés, vecteur de transmission spirituelle et de soin. Pendant des siècles, des guérisseurs ont observé, codifié et transmis les effets de l’iboga sur le corps et l’esprit.
C’est en observant ces pratiques que la science occidentale a commencé, dans les années 1960, à s’intéresser sérieusement à la molécule. La question que personne ne pose franchement est : cette observation était-elle gratuite ?
Un droit international trop court
La réponse instinctive des juristes gabonais est de pointer vers le protocole de Nagoya, traité international ratifié par le Gabon en 2011. Ce texte établit des règles claires : toute utilisation de ressources génétiques ou de savoirs traditionnels doit reposer sur le consentement préalable des communautés concernées et donner lieu à un partage équitable des bénéfices.
En théorie, c’est exactement le cadre dont le Gabon a besoin. En pratique, ce bouclier est troué de partout.
Premier problème, et il est majeur : les États-Unis n’ont pas ratifié le Protocole de Nagoya. Ils n’y sont donc pas juridiquement soumis. Un laboratoire américain qui développe un médicament à base d’ibogaïne synthétique n’a aucune obligation légale envers le Gabon ni envers les communautés bwété au regard du droit international en vigueur. Le décret Trump peut mobiliser des dizaines de millions de dollars en recherche sans qu’une seule clause ne prévoie de mécanisme de partage avec les gardiens originels du savoir.
Deuxième problème, plus subtil : la plupart des laboratoires ne travaillent plus sur la plante brute. Ils synthétisent l’ibogaïne en laboratoire, à partir d’une structure chimique désormais décrite dans des milliers de publications scientifiques. Dès lors que la molécule est dans le domaine public scientifique, que peut revendiquer le Gabon sur sa production industrielle ? Juridiquement, très peu. La connaissance a été extraite, formalisée, publiée, et elle a changé de mains sans que personne ne signe de contrat.
Troisième problème : l’iboga ne pousse pas qu’au Gabon. On le trouve aussi au Cameroun, au Congo-Brazzaville, en Guinée équatoriale. Plusieurs communautés de ces pays entretiennent des pratiques liées à la plante. Présenter l’iboga comme un patrimoine exclusivement gabonais est politiquement commode mais botaniquement inexact. Une revendication de souveraineté trop étroite risque de se retourner contre elle-même. Le droit protège ce qui a été négocié. Il ne répare pas ce qui a été pris avant que les règles existent.
Ce que le droit ne dit pas : la dette cognitive
Admettons-le franchement : sur le terrain juridique, la position du Gabon est faible. Mais réduire ce débat à sa dimension légale, c’est précisément commettre l’erreur que dénonce la tribune de Maître Moubeyi-Bouale paru dans les colonnes du quotidien L’Union de ce vendredi 8 mai. Car il existe une autre catégorie de dette, que les tribunaux ne savent pas mesurer : la dette cognitive.
La pharmacologie moderne ne fonctionne pas dans le vide. Elle s’oriente. Elle choisit ses objets d’étude parmi des milliers de molécules possibles. Ce qui a orienté les chercheurs vers l’ibogaïne, c’est l’existence préalable d’un usage humain documenté : des témoignages de praticiens bwété, des récits de voyageurs, des observations ethnobotaniques. Sans ces indices sans ces siècles de pratique accumulée la molécule serait restée un alcaloïde parmi des milliers d’autres, enfouie dans une plante que personne n’aurait songé à analyser.
C’est ce qu’on peut appeler la dette de pointage : le savoir traditionnel n’a pas simplement coexisté avec la science moderne, il lui a indiqué où regarder. Cette contribution est réelle, substantielle, et parfaitement invisible dans les brevets, les publications et les financements.
On objectera que cette logique, poussée à l’extrême, rendrait toute pharmacologie impossible : faudrait-il verser des royalties aux héritiers de chaque guérisseur dont les pratiques ont un jour inspiré une recherche ? La question est légitime. Mais elle ne justifie pas l’amnésie systématique. Entre l’impossibilité administrative de tout retracer et l’indifférence totale, il existe un espace celui de la reconnaissance et de la coopération structurée que l’industrie pharmaceutique ne cherche pas spontanément à occuper.
La vraie fenêtre : qui contrôle la filière de demain ?
Il faut ici sortir du débat moral pour entrer dans le débat stratégique. La question des royalties sur les brevets existants est en grande partie perdue d’avance. Mais la question de qui contrôlera la filière ibogaïne dans dix ans est, elle, encore ouverte.
Si la demande pharmaceutique mondiale pour l’ibogaïne explose ce que les projections actuelles laissent envisager deux scénarios sont possibles. Dans le premier, le Gabon reste fournisseur de matière première brute, exportant des racines d’iboga à bas prix pendant que la valeur ajoutée se crée ailleurs : dans les laboratoires suisses, américains ou israéliens qui synthétisent, purifient, brevetent et vendent les formulations thérapeutiques. Ce schéma est celui que l’Afrique connaît depuis des siècles avec ses ressources naturelles.
Dans le second scénario, le Gabon investit maintenant en infrastructure, en formation, en cadre réglementaire pour devenir un acteur de la transformation, pas seulement de l’extraction.
C’est précisément ce que vise le projet de décret annoncé par le gouvernement gabonais fin avril 2026, qui entend réguler l’accès, l’exploitation et la commercialisation de l’iboga et de ses dérivés. C’est la bonne direction. Mais un décret ne suffit pas. Il faut des capacités analytiques locales, des partenariats de recherche équilibrés, une politique de formation scientifique, et condition sine qua non la confiance des communautés traditionnelles, dont la coopération est indispensable pour maintenir un accès durable à la ressource.
Morale sans naïveté
Il faut être honnête sur les limites de l’argument moral. La légitimité éthique ne se convertit pas automatiquement en pouvoir de négociation.
Dans les rapports de force qui structurent l’économie mondiale de la santé, un pays de deux millions d’habitants sans industrie pharmaceutique pèse peu face aux lobbies des biotechs américaines. Invoquer Rabelais « la science sans conscience n’est que ruine de l’âme » est élégant, mais aucun conseil d’administration ne vote en faveur d’un partage des bénéfices parce qu’une citation latine le lui demande.
La légitimité morale n’a de traction que si elle est organisée. Portée par des coalitions d’États, relayée par des organisations internationales, traduite en clauses contractuelles dans les accords de recherche. C’est précisément pour ça que les engagements pris par des organisations comme Maghanga Ma Nzambe dans les forums internationaux d’Aspen et de Denver ont de l’importance : ils construisent un précédent, une jurisprudence informelle, un coût de réputation pour ceux qui ignorent les communautés d’origine.
Ce qui est en jeu dépasse le Gabon et l’iboga. La question de la biopiraterie l’appropriation sans compensation de savoirs traditionnels par l’industrie pharmaceutique occidentale est une question systémique. Le curcuma indien, le quinoa andin, l’harpagophytum namibien : partout, le même schéma se répète. Des connaissances accumulées sur des générations, extraites en quelques années, monétisées sans retour. L’ibogaïne n’est pas un cas isolé. Elle est un test de la capacité du monde à rompre avec ce schéma.
La science, en elle-même, n’a pas de conscience. C’est une méthode, pas une éthique. Ce sont les humains qui choisissent comment elle se déploie, qui elle sert, ce qu’elle oublie. Le décret Trump sur l’ibogaïne n’est pas mauvais en soi : si cette molécule aide des milliers d’Américains ravagés par la crise des opioïdes, c’est une bonne nouvelle. Mais une bonne nouvelle pour qui ? Et à quel prix, pour qui ?
Ces questions ne s’opposent pas au progrès scientifique. Elles en sont la condition de légitimité. Un progrès qui ne se souvient pas de ses dettes n’est pas un progrès c’est une extraction.
Par Simplice Rabaguino

