AGASA : des interdictions alimentaires qui suscitent des interrogations

Libreville, (GM)- Très évoquée actuellement dans la presse, l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA) est au cœur d’un débat grandissant sur ses méthodes de régulation. En l’espace de sept mois, l’institution a publié plusieurs communiqués interdisant ou suspendant la commercialisation de certains produits alimentaires jugés à risque, notamment l’eau en sachet (octobre 2025), des produits de la société Royal de Gabon Eau SARL, puis plus récemment, en mai 2026, les jus artisanaux, le lait caillé et la glace.

Ces mesures, présentées comme nécessaires pour protéger la santé publique, ont suscité des réactions dans l’opinion, notamment chez certains acteurs civiques et opérateurs du secteur informel, qui dénoncent une stratégie basée davantage sur l’interdiction que sur la prévention et le contrôle.

Des interdictions aux conséquences économiques directes

Selon plusieurs observateurs, ces annonces touchent directement des milliers de petits vendeurs, en particulier dans les quartiers populaires, où la vente de jus naturels, de lait caillé ou de glace artisanale constitue une source quotidienne de revenus.

Pour de nombreuses familles, ces activités représentent parfois l’unique moyen de subsistance. « On frappe toujours les mêmes : les petits producteurs et les vendeuses de rue », déplore un commerçant interrogé à Libreville.

Des questions sur les données scientifiques

Au centre de la controverse : l’absence de données publiques accompagnant ces décisions. Dans une tribune publiée récemment, l’acteur civique Hervé Ondouba Mibang critique la méthode de l’agence et s’interroge sur la base scientifique de ces interdictions : analyses microbiologiques, résultats de laboratoire, rapports d’inspection, statistiques de contamination ou prévalence des agents pathogènes. Selon lui, une politique sanitaire efficace devrait s’appuyer sur des principes reconnus : traçabilité, transparence, quantification, représentativité et proportionnalité.

Le directeur général évoque des constats de terrain

Interrogé récemment au journal télévisé de 20h de Gabon 1ère, le directeur général de l’Agasa a expliqué que les équipes de l’agence auraient constaté certaines pratiques préoccupantes sur le terrain, évoquant notamment des bouteilles récupérées dans des conditions insalubres, puis réutilisées pour contenir des produits destinés à la consommation.

Mais pour les critiques de l’agence, ces déclarations relèvent davantage de l’observation générale que d’une démonstration scientifique. Ils estiment que l’Agasa devrait publier des éléments concrets permettant de comprendre l’ampleur du risque et les critères exacts ayant conduit à une interdiction nationale.

Des chiffres contestés

Autre point soulevé : certaines déclarations publiques du directeur général, notamment sur l’origine alimentaire des maladies. Dans ses interventions, celui-ci aurait affirmé à différents moments que « toutes les maladies viennent de l’assiette », puis que « sept maladies sur dix » seraient liées à l’alimentation.

Ces chiffres sont contestés par certains observateurs qui rappellent les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), selon lesquelles environ une personne sur dix tomberait malade chaque année dans le monde après avoir consommé des aliments contaminés.

Proportionnalité : faut-il interdire ou cibler ?

La question de la proportionnalité des décisions revient également dans les critiques dirigées contre l’agence.

Plusieurs acteurs estiment qu’une interdiction généralisée pénalise indistinctement les opérateurs respectueux des règles et ceux qui ne le sont pas. Ils plaident pour une approche plus ciblée : fermeture des unités défaillantes, mise en demeure des producteurs, inspections régulières, contrôle sanitaire avant reprise d’activité.

Pour ces observateurs, l’efficacité réelle des mesures est d’autant plus questionnée que certains secteurs déjà interdits en 2025 ont de nouveau été concernés par des interdictions en 2026.

Une mise en conformité jugée inaccessible pour les petits vendeurs

L’Agasa affirme vouloir améliorer durablement la qualité sanitaire des aliments en renforçant les exigences imposées aux producteurs. Le directeur général a évoqué la mise à disposition de « cahiers des charges » visant à aider les opérateurs à se conformer aux normes.

Cependant, des critiques estiment que ces exigences risquent d’être irréalistes pour les vendeurs informels, souvent dépourvus de moyens financiers, d’équipements ou d’accès à la formation. Certains craignent également que la régularisation entraîne des coûts administratifs supplémentaires.

Des appels à une réforme structurée de la sécurité alimentaire

Dans ce contexte, plusieurs voix appellent l’État à renforcer l’approche scientifique de la régulation alimentaire : mise en place de laboratoires accrédités, publication de rapports d’analyses, cartographie des risques sanitaires, accompagnement des petits producteurs, mais aussi clarification des normes et procédures.

Dans une déclaration citée par Hervé Ondouba Mibang, l’ancien directeur général de l’Agasa, Sylvain Patrick Enkoro, rappelait que « la sécurité sanitaire et nutritionnelle des aliments est un enjeu majeur de souveraineté nationale » et qu’elle doit viser à « bien nourrir les Gabonais ».

Vers une exigence accrue de transparence

Alors que le Gabon affirme entrer dans une nouvelle dynamique institutionnelle avec la 5e République, certains estiment que les agences publiques devront désormais faire face à une exigence croissante de transparence et d’évaluation.

A ce jour, l’Agasa n’a pas publié de rapports détaillés d’analyses relatifs aux produits interdits, selon les critiques relayées. Plusieurs citoyens et acteurs économiques demandent désormais que les décisions de santé publique soient accompagnées d’éléments techniques accessibles, afin de renforcer la confiance et l’adhésion.

VYL

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