Libreville, (GM)- Une note explicative récente, adressée au Conseil d’Administration de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) et signée de son directeur général, met en lumière un différend majeur opposant la CNSS et la CNAMGS à la société privée CLIKAFRIK. Au-delà d’un contentieux contractuel, ce document officiel révèle une succession d’anomalies juridiques, techniques et institutionnelles qui laissent perplexe.
Très explicite, cette note retrace les circonstances entourant une convention tripartite conclue le 14 août 2023 et alerte sur les risques financiers et opérationnels auxquels seraient exposées les deux Caisses sociales.
Un contrat de plus de 3 milliards de FCFA aux conditions contestées
Selon ce document interne, la convention signée avec la société CLIKAFRIK visait la création d’une plateforme numérique commune. Initialement évalué à un peu plus de 1,2 milliard de FCFA, le coût global du projet atteint environ 3,24 milliards de FCFA après intégration des frais de maintenance et de communication sur quinze ans.
Les analyses juridiques internes de la CNSS concluent toutefois à un non-respect des règles de passation des marchés publics, notamment l’absence de formalisation des besoins, de mise en concurrence effective et de validation régulière des engagements. Ces irrégularités, selon la direction générale, fragilisent la portée juridique de la convention et remettent en question toute obligation automatique de paiement.
Une convention sans cahier des charges et une exécution limitée à 8 %
Autre élément central soulevé par la note : l’absence de cahier des charges formel accompagnant le contrat. Aucun document n’aurait défini précisément les attentes techniques, fonctionnelles et opérationnelles du projet.
Dans ce contexte, certaines prestations ont été réalisées de manière unilatérale par le prestataire. L’évaluation technique conduite en présence de CLIKAFRIK fait toutefois état d’un taux d’exécution estimé à environ 8 %, pour une plateforme jugée non exploitable. Malgré ce faible niveau de réalisation, l’entreprise a réclamé en avril 2024 le paiement du premier tiers du marché, sans fournir les preuves techniques exigées par la CNSS.
Surfacturation présumée et écarts financiers majeurs
Dans cette adresse au Conseil d’administration de la structure dont il assure le pilotage opérationnel, Olivier Rebienor Pellegrin attire également l’attention sur un écart financier significatif. Une offre concurrente jointe au dossier évalue un projet comparable à environ 800 millions de FCFA, contre plus de 3,2 milliards pour la convention CLIKAFRIK.
La proposition ultérieure d’un avenant réduisant de moitié le coût initial est interprétée par la direction de la CNSS comme un élément renforçant les soupçons de surfacturation. Cette situation pose une question essentielle : comment un tel montant a-t-il pu être validé à l’origine, en l’absence de concurrence et de cadrage technique clair ?
Des solutions internes fonctionnelles écartées
Pendant que le différend persistait, la CNSS et la CNAMGS ont développé en interne leurs propres plateformes numériques. Selon la note, ces portails sont aujourd’hui opérationnels, appréciés des usagers et intègrent des fonctionnalités modernes telles que le paiement mobile, avec une interconnexion prévue au NIP et au NIF en 2026.
Dès lors, l’injonction d’abandonner ces solutions internes au profit d’une plateforme jugée non conforme soulève de sérieuses interrogations sur la rationalité des choix imposés aux Caisses.
CLIKAFRIK et le ministre de l’Économie numérique : un lien au cœur des interrogations
L’un des aspects les plus sensibles du dossier concernerait le rôle de Monsieur Mark Alexandre Doumba, aujourd’hui ministre de l’Économie Numérique, de la Digitalisation et de l’Innovation. Des sources bien introduites rappellent que ce dernier aurait été l’un des fondateurs et dirigeants de CLIKAFRIC.
Les mêmes sources font état de ce que, après sa nomination au gouvernement, le ministre aurait relancé les discussions autour de la plateforme CLIKAFRIK, pourtant précédemment rejetée par les Caisses. Lors de réunions officielles, il aurait été demandé l’arrêt immédiat des projets internes de la CNSS et de la CNAMGS au profit de la solution développée par son ancienne entreprise, avec des délais contraints.
Cette situation pose une interrogation majeure en matière de gouvernance publique : comment prévenir les conflits d’intérêts et garantir la neutralité de l’État lorsque des décisions stratégiques concernent une entreprise historiquement liée à un membre du gouvernement ?
Silence administratif et décisions imposées
La note souligne enfin l’absence de réponse formelle de la tutelle à plusieurs alertes émises par la direction générale de la CNSS. Malgré cela, un comité de pilotage a été mis en place par arrêté, contraint de travailler avec CLIKAFRIK en raison de l’existence de la convention litigieuse, en dépit des réserves techniques et juridiques exprimées.
Un dossier révélateur de failles systémiques
Au-delà du cas CLIKAFRIK, cette affaire révèle des problématiques plus larges que sont la fragilité des procédures de passation des marchés, l’exposition des finances publiques, la faiblesse des mécanismes de contrôle et les risques de confusion entre intérêts publics et privés.
Autant de questions qui appellent un arbitrage institutionnel clair, une transparence accrue et un renforcement des règles de gouvernance, afin que la transformation numérique de l’État ne devienne pas un facteur de vulnérabilité pour les institutions sociales.
Simplice Rabaguino

