Résolution de l’ONU sur l’esclavage : Christiane Taubira fustige l’abstention française

Libreville, (GM)- La résolution adoptée récemment par l’Assemblée générale des Nations unies reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité a ravivé un débat que certains États espéraient voir s’éteindre avec le temps.

Dans un texte incisif et engagé, Christiane Taubira, ancienne ministre française de la Justice et figure majeure des luttes mémorielles, salue la portée symbolique de cette reconnaissance tout en dénonçant avec vigueur la posture de plusieurs pays, en particulier celle de la France, qui s’est abstenue lors du vote.

Pour l’ancienne garde des Sceaux, l’événement ne réside pas tant dans les trois votes contre la résolution (qu’elle juge « insignifiants ») que dans le fait que l’opposition ouverte reste minoritaire. Selon elle, ces pays assument sans détour une orientation idéologique marquée par « l’extrême-droite », la xénophobie et la brutalité politique.

Mais ce qui choque davantage encore, c’est l’attitude plus ambiguë des abstentionnistes, parmi lesquels figure la France.

Une abstention française jugée indigne et contradictoire

Christiane Taubira s’indigne de ce qu’elle considère comme un recul historique. Elle rappelle qu’en 2001, la France s’était illustrée sur la scène internationale en adoptant une loi (portée par elle-même) reconnaissant officiellement la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. A l’époque, la France avait même « paradé » au Sommet de Durban en Afrique du Sud, fière d’une législation présentée comme exemplaire.

Mais cette reconnaissance, affirme-t-elle, fut obtenue au prix d’un renoncement majeur : l’évacuation du débat sur les réparations. Un article de la proposition de loi initiale abordait explicitement cette question, mais il aurait été supprimé à la veille du débat parlementaire sous la pression conjointe de responsables budgétaires inquiets et de députés cherchant à éviter une confrontation politique.

Pour Taubira, cette suppression n’a jamais réglé le problème : elle n’a fait que repousser l’inévitable.

Le crime contre l’humanité, un absolu qui ne s’efface pas

Dans son analyse, l’ancienne ministre insiste sur une idée centrale : le crime contre l’humanité est imprescriptible et absolu. Il ne peut être atténué ni par le temps, ni par les discours relativistes. La traite et l’esclavage relèvent, selon elle, d’un acte fondamental de déshumanisation : l’expulsion volontaire d’êtres humains hors de la « famille humaine ».

Elle décrit l’ampleur du système esclavagiste comme un vertige historique : durée multiséculaire, sophistication économique, violence méthodique, doctrines racialistes, participation d’institutions publiques et religieuses, optimisation industrielle de la déportation et organisation rationnelle du travail sur les plantations.

Taubira souligne également que ce crime ne fut pas seulement le fait des grandes puissances coloniales maritimes : même des pays européens sans façade atlantique y auraient été mêlés, par leurs capitaux, leurs marchandises ou leurs réseaux économiques.

Réparations : une revendication inévitable

Le texte affirme avec force que, dans tous les systèmes juridiques du monde, un crime appelle réparation. Pour Taubira, il s’agit là d’un principe universel, indiscutable, qui rend illusoire toute tentative d’échapper à la question des réparations.

Selon elle, ceux qui redoutent cette revendication doivent comprendre qu’elle est « inusable ». Même si les formes varient lois, résolutions, thèses universitaires, pétitions, œuvres culturelles, documentaires, chansons, romans ou théâtre l’exigence de réparation continuera de surgir, encore et encore, parce que le traumatisme collectif demeure inscrit dans les structures sociales, économiques et politiques contemporaines.

Elle rejette l’idée que le temps pourrait apaiser les blessures : au contraire, il nourrira l’impatience.

L’irréparable et la dignité des résistances

Christiane Taubira développe toutefois une approche plus nuancée : le crime est si massif qu’il est, au sens strict, irréparable. Aucun discours ne saurait être à la hauteur, aucun budget ne suffirait. Mais cette impossibilité de réparation totale ne doit pas être un prétexte à l’inaction.

Elle rappelle que la première réparation, la plus essentielle, fut accomplie par les victimes elles-mêmes : par la résistance, la survie, le marronnage, la transmission culturelle, la créativité et la reconquête progressive d’une dignité humaine malgré le Code Noir et les régimes de terreur.

Pour Taubira, les réparations modernes doivent s’entendre autrement : comme un engagement politique et moral fondé sur l’égalité, la solidarité et la responsabilité historique. Elles visent à corriger les effets persistants d’un système économique fondé sur la prédation, l’exploitation, le viol, la confiscation des terres, l’accumulation des richesses et même le pillage d’œuvres d’art, d’archives et de restes humains.

Une dette sans fin, mais impossible à nier

L’ancienne ministre conclut que cette dette historique ne pourra jamais être « apurée » au sens comptable. Elle est sans terme. Mais reconnaître son existence serait déjà un acte de dignité.

Elle rappelle aussi que, même à l’époque, certains s’élevèrent contre l’esclavage, preuve que l’argument d’une prétendue « morale d’époque » ne tient pas. Elle cite Publius Syrius : « Là où il n’y a pas de loi, il y a la conscience », et évoque des moines capucins plaidant dès 1680 pour le droit des esclaves à réparation, avant même l’instauration du Code Noir.

En reprenant la formule d’Aimé Césaire « frapper le sol du pied nu de nos voix » Christiane Taubira inscrit son texte dans une tradition de lutte intellectuelle et politique : celle d’une mémoire qui refuse l’oubli, et d’une justice qui ne saurait être différée indéfiniment.

A travers cette résolution de l’ONU, estime-t-elle, le monde est ramené à une vérité simple : aucun peuple ne se débarrassera jamais du sujet de l’esclavage. Ni par le silence, ni par les abstentions.

Paul Nkori

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *