Libreville, (GM)- Rendue publique ce dimanche 11 janvier dans le cadre de la polémique actuelle portant sur l’opportunité ou non du rétablissement de la peine de mort au Gabon, la déclaration d’Alexandre Désiré Tapoyo, ancien ministre des Droits humains, est des plus incisives sur le sujet.
Intervenant dans un contexte national marqué par une vive émotion collective, ravivée par la résurgence des crimes dits rituels, elle est pourtant loin de céder à l’indignation brute. Mieux, cette prise de parole se distingue par une démarche structurée consistant à déconstruire, point par point, l’hypothèse d’un retour de la peine de mort, évoquée publiquement lors d’une cérémonie institutionnelle de haute portée symbolique.
Une polémique née dans un cadre institutionnel sensible
Dans ce texte interpellatif, l’élément déclencheur est clairement identifié. Il s’agit de l’intervention du président du Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC) lors de la cérémonie de présentation des vœux 2026 au chef de l’État.
En suggérant un éventuel rétablissement de la peine capitale, ce dernier a, selon Alexandre Tapoyo, franchi une ligne institutionnelle délicate. Ici, il est moins question du fond émotionnel du propos de Guy Bertrand Mapangou (Président du CESEC) que du lieu, du moment choisi et de la fonction de celui qui l’a tenu.
Le CESEC, rappelle l’ancien membre du gouvernement, n’est ni un organe juridictionnel ni une tribune de défoulement populaire. Il estime qu’en posant ce débat devant le président de la République, l’institution a contribué à lui conférer une légitimité politique implicite. Toute chose qui explique l’ampleur de la controverse.
Le rappel ferme des engagements du Gabon à l’international
L’un des axes centraux de l’intervention d’Alexandre Tapoyo repose sur un rappel précis de l’histoire juridique récente du pays. Pour lui, l’abolition de la peine de mort n’est ni fortuite ni circonstancielle. Amorcée en 2007 et rendue définitive en 2010, elle s’inscrit dans une dynamique internationale assumée, consolidée par la ratification d’instruments contraignants en matière de droits humains.
En mobilisant son expérience d’ancien ministre des Droits humains, notamment à l’époque où le Gabon présidait le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, Alexandre Tapoyo met en garde contre le coût diplomatique et symbolique d’un éventuel revirement. Revenir sur l’abolition serait, selon lui, un désaveu de la parole de l’État et un affaiblissement de sa crédibilité internationale.
La mémoire locale comme argument politique
Fait notable, l’ex-ministre introduit un élément rarement convoqué dans le débat public : la mémoire collective locale. Il évoque le rôle joué par la communauté Mpongwè de Libreville dans l’arrêt des exécutions judiciaires dès 1985, notamment sur le site de Hollando de Libreville.
Cet ancrage historique et culturel confère à cette déclaration une dimension originale : il suggère que le rejet de la peine capitale n’est pas seulement importé des normes internationales, mais qu’il puise aussi dans des ressorts spirituels et sociaux endogènes, trop souvent ignorés dans les débats contemporains.
L’argument décisif : l’infaillibilité impossible de la justice humaine
Sur le plan rationnel, le propos de l’homme s’appuie sur un argument classique, mais central : l’erreur judiciaire. La peine de mort, par son caractère irréversible, est incompatible avec une justice humaine faillible. Une seule erreur suffit à la disqualifier moralement et juridiquement.
La référence à Albert Camus et à Victor Hugo inscrit cette réflexion dans une tradition intellectuelle universelle, renforçant la portée du propos au-delà du contexte gabonais immédiat.
Une mise en garde loyale
Si le ton demeure respectueux, le message n’en est pas moins ferme. Alexandre Tapoyo adresse au président de la République une interpellation politique claire : réintroduire la peine de mort, ou même organiser un référendum sur la question, serait ouvrir une boîte de Pandore aux conséquences imprévisibles.
L’argument du référendum est particulièrement incisif. Il pointe non seulement le coût financier, mais surtout le risque d’une instrumentalisation émotionnelle du droit pénal, dans un contexte social déjà fragilisé par une année 2025 écoulée, qualifiée de « lourde en pénibilité ».
Une ligne de fracture entre émotion et État de droit
En filigrane, le texte met en lumière une tension centrale : celle entre la colère légitime des populations face à des crimes atroces et l’exigence de rationalité qui doit gouverner l’action publique. Pour Alexandre Désiré Tapoyo, céder à l’émotion serait reconnaître un échec de l’État dans ses missions régaliennes fondamentales que sont prévenir, enquêter, juger et sanctionner efficacement.
Un texte qui dépasse le débat pénal
Au-delà de la peine de mort, cette prise de position interroge la trajectoire institutionnelle du Gabon post-30 août 2023. Elle rappelle que la restauration de l’État passe moins par des mesures spectaculaires que par la consolidation patiente de la justice, de la crédibilité des institutions et du respect de la vie humaine comme valeur cardinale.
En ce sens, la sortie d’Alexandre Désiré Tapoyo s’apparente moins à un simple acte de refus qu’à un geste d’appel à la cohérence républicaine, adressé au sommet de l’État, dans un moment où la tentation de réponses radicales pourrait fragiliser durablement l’édifice démocratique en reconstruction.
Simplice Rabaguino

