Île Mbanié : “perdue juridiquement, pas définitivement” selon Ali Akbar Onanga Y’Obegue

Libreville, (GM)- Dans une tribune intitulée « Mbanié : perdue juridiquement, pas encore pratiquement ni définitivement », Ali Akbar Onanga Y’Obegue, ancien haut responsable du gouvernement et de la Présidence gabonaise, revient sur la perte des îles Mbanié, Conga et Cocotiers au profit de la Guinée équatoriale, après l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de justice (CIJ).

S’appuyant sur son expérience directe dans le traitement du dossier entre 2012 et 2014, l’auteur affirme parler « de l’intérieur », évoquant notamment son rôle de point focal auprès des Nations Unies et des cabinets d’avocats internationaux jadis mobilisés par Libreville. Il dit avoir jusqu’ici gardé le silence par « discipline intellectuelle » avant de décider aujourd’hui de s’exprimer, estimant que « la fenêtre » ouverte par la médiation de l’Union africaine pourrait se refermer rapidement.

Une décision judiciaire définitive, mais des enjeux encore ouverts

Dans sa tribune, Ali Akbar Onanga Y’Obegue reconnaît clairement que le Gabon a perdu juridiquement la souveraineté sur Mbanié et les îlots environnants. Il rappelle que la CIJ a écarté la Convention de Bata de 1974, sur laquelle reposait la position gabonaise, en raison notamment de l’absence de l’original du traité et de la contestation équato-guinéenne. En effet, la Cour a, au contraire, retenu comme texte déterminant la Convention franco-espagnole de 1900.

Cependant, l’auteur insiste sur un point central : l’arrêt de la CIJ ne règle pas tout. Il soutient que la décision ne clôt pas définitivement la question des frontières maritimes, des droits d’exploitation économique, ni celle de l’accès aux ressources halieutiques pour les pêcheurs gabonais. Autrement dit, la souveraineté territoriale serait perdue, mais la bataille économique et stratégique resterait possible.

Le CTRI accusé d’inaction et de silence politique

L’un des passages les plus critiques vise directement l’ancien Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI). Selon Ali Akbar Onanga Y’Obegue, le régime de transition ne pouvait se réfugier derrière le fait que la procédure était déjà engagée avant le 30 août 2023. Pour lui, le CTRI porte une responsabilité majeure : celle d’avoir su qu’un arrêt défavorable était probable, tout en restant silencieux et sans préparation nationale. Il reproche au pouvoir de transition de ne pas avoir anticipé l’après-arrêt, ni préparé l’opinion, ni structuré une stratégie diplomatique de résilience.

Il évoque même une comparaison politique marquante : en 2006-2007, une simple suspicion de négociation sur Mbanié avait provoqué un scandale national autour de Pierre Mamboundou, alors que la perte effective d’un territoire par décision internationale n’aurait, selon lui, suscité aucune réaction institutionnelle forte.

Trois leviers pour “sauver ce qui peut l’être”

Dans une démarche plus stratégique que plaintive, l’ancien ministre propose trois axes immédiats de négociation pour préserver les intérêts gabonais.

Premier axe : le Partage des ressources naturelles

Il plaide pour la mise en place de mécanismes internationaux de co-exploitation ou de partage des revenus dans la zone maritime concernée. Il cite notamment les hydrocarbures, la pêche et les ressources minières potentielles. Selon lui, la perte de souveraineté sur les îles ne signifie pas automatiquement une perte totale des bénéfices économiques.

Deuxième axe : Le “levier Ebebiyin–Mongomo”

Ali Akbar Onanga Y’Obegue affirme que l’arrêt de la CIJ, en consacrant la Convention de 1900, pourrait logiquement entraîner un réajustement de la frontière terrestre favorable au Gabon, notamment autour d’Ebebiyin et même dans la zone de Mongomo, fief symbolique du président Teodoro Obiang Nguema.

Pour lui, cette conséquence doit être transformée en outil de pression diplomatique : la Guinée équatoriale ne pourrait pas exiger l’application de l’arrêt sur Mbanié tout en refusant ses implications territoriales ailleurs.

Troisième axe : La délimitation maritime encore inachevée

L’auteur soutient enfin que la frontière maritime entre les deux États demeure partiellement ouverte à la discussion. Il exhorte Libreville à arriver à la table des négociations avec des propositions techniques solides, afin d’éviter que Malabo impose seule une interprétation favorable de la délimitation.

Une médiation africaine présentée comme une opportunité rare

La tribune intervient dans un contexte particulier : le 25 mars 2026, l’Union africaine a désigné un envoyé spécial chargé d’accompagner la mise en œuvre de l’arrêt. Pour Ali Akbar Onanga Y’Obegue, cette médiation ouvre une phase politique nouvelle où les intérêts gabonais peuvent encore être défendus. Il insiste sur la temporalité : selon lui, les premières semaines de consultation sont cruciales, car une fois que le cadre des compromis sera posé, il deviendra difficile d’introduire de nouveaux leviers.

Le référendum comme arme constitutionnelle

L’auteur appelle également à une démarche institutionnelle forte : l’organisation d’un référendum, en s’appuyant sur l’article 163 de la Constitution du 19 décembre 2024 qui exige une consultation populaire préalable à toute cession, échange ou adjonction de territoire. Pour lui, cette exigence n’est pas seulement juridique : elle constitue une arme de négociation. Un gouvernement appuyé par un mandat populaire clair serait, selon lui, en position de force face au médiateur et à la Guinée équatoriale.

Un appel direct au gouvernement : “agir maintenant”

Dans ses recommandations finales, Ali Akbar Onanga Y’Obegue demande au gouvernement gabonais :

* de rompre le silence par une communication nationale détaillée,

* de formaliser publiquement les leviers de négociation,

* d’engager rapidement le processus référendaire,

* de sécuriser tout accord futur par des actes juridiques solides,

* de constituer une équipe nationale d’experts de haut niveau pour conduire les discussions.

Son message est clair : le Gabon ne pourra pas annuler l’arrêt, mais il peut encore éviter une perte totale en négociant intelligemment les conséquences économiques et stratégiques.

Une tribune à forte portée politique

Au-delà du dossier Mbanié, cette prise de parole apparaît comme une charge politique contre la gouvernance menée durant transition. Le ton est accusateur, la démarche structurée, et la tribune vise à repositionner l’ancien pouvoir (dont il fut un acteur) comme détenteur d’une expertise sur les grands dossiers de souveraineté.

Ali Akbar Onanga Y’Obegue conclut sur une formule probablement destinée à marquer l’opinion : « Mbanié est perdue juridiquement », mais « pas définitivement » tant que le peuple gabonais n’a pas été consulté et que la diplomatie n’a pas épuisé ses marges de manœuvre.

Une déclaration qui risque de relancer, au Gabon, un débat national sensible mêlant frontières, ressources, Constitution et légitimité politique.

Paul Nkori

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