Libreville, (GM)- A l’entame des débats ce lundi matin, l’audience s’est ouverte dans une atmosphère lourde, presque électrique. Dès les premières minutes, il est clair qu’Eddy Minang, le procureur général près la Cour d’appel judiciaire de Libreville, n’est pas venu livrer un simple exercice de style.
Il est venu poser des mots sur des décennies de dérives, décrire un système qu’il estime avoir profondément abîmé l’État, et réclamer une réponse judiciaire à la mesure de cette « démesure continuelle ». Ce réquisitoire, prononcé devant une salle comble et un pays attentif, s’inscrit d’ores et déjà parmi les moments judiciaires les plus historiques et les plus marquants de l’après-30 août 2023.
« Une architecture de prédation » : le procureur expose le système
Dès le départ, le procureur général a choisi de dépasser l’anecdotique, non sans revenir succinctement sur de fraîches accusations portées contre sa personne via des réseaux sociaux, pour s’attaquer au fond structurel du dossier. Selon lui, les faits reprochés à Noureddin Bongo-Valentin et à ses coaccusés « ne constituent pas une succession d’abus isolés », mais les branches d’un même arbre, patiemment cultivé au fil des ans.
Il a dépeint un dispositif reposant sur :
- l’instrumentalisation des services financiers de la Présidence de la République ;
- la manipulation de fonds souverains et de comptes publics ;
- l’usage d’ordres administratifs pour créer des circuits parallèles,
- la mise en place de prête-noms, de sociétés-écrans et d’intermédiaires loyaux,
- un maillage familial et amical qui permettait de brouiller les pistes et traces.
Au centre de cette mécanique, le procureur a décrit un « noyau dur » où les décisions majeures étaient prises hors de toute procédure institutionnelle, dans une logique de gestion privatisée de l’État.
Ce passage du réquisitoire a marqué l’auditoire par sa précision, les dates, chiffres et documents évoqués, et la manière dont il a relié chaque élément à une intention : concentrer la richesse publique entre quelques mains.
La moralité en procès : quand l’indécence devient un mode de gouvernance
Le ton s’est ensuite fait plus grave.
Eddy Minang a rappelé que la justice n’est pas uniquement un droit, mais aussi une responsabilité morale. Il a livré une charge d’une force singulière contre « l’indécence confortable » qui aurait entouré les pratiques dénoncées. En illustration de son propos. Il a évoqué des cas concrets :
- des infrastructures scolaires non livrées ;
- des équipements hospitaliers achetés, mais disparus ;
- des programmes de soutien aux zones rurales inachevés ;
- des crédits budgétaires intégralement consommés sans impact visible ;
- des emprunts obligataires spoliés au détriment de l’État ;
- des marchés surfacturés et attribués sans concurrence.
Chaque exemple, selon lui, illustre comment les détournements présumés ont transformé la souffrance sociale en « marchandise », au bénéfice d’un cercle réduit de privilégiés.
Le procureur général n’a pas hésité à qualifier ces agissements d’« injure nationale », créant un contraste saisissant entre l’opulence décrite et les réalités vécues par la population.
Un avertissement à la justice : juger les puissants sans trembler
Le réquisitoire a aussi pris des allures de mandat adressé à la justice elle-même. Le procureur a rappelé que ce procès est observé bien au-delà du Gabon, comme un test de la capacité du pays à sortir de l’impunité systémique. Il a insisté sur trois points :
- L’égalité devant la loi n’est pas négociable.
- La symbolique du verdict est aussi importante que son contenu juridique.
- L’appareil judiciaire doit montrer qu’il n’est pas un instrument politique, mais un contre-pouvoir.
- La justice ne doit pas « fermer les yeux ».
Avec une sobriété glaçante, il a conclu ce segment par une phrase qui a fait réagir l’audience :
« Le pays ne demande pas de vengeance. Il exige la justice. Toute la justice. Rien que la justice. »
Un discours pour le pays : la justice face à son rendez-vous historique
Au-delà des murs du tribunal, c’est tout un imaginaire politique que le procureur général près la Cour d’Appel de Libreville a convoqué. Il a replacé l’affaire dans le contexte de la transition politique, évoquant un pays qui cherche à rompre avec les réflexes du passé. Ce réquisitoire s’est fait presque pédagogique, rappelant que :
- une justice crédible est la première pierre d’un nouvel ordre institutionnel,
- la lutte contre la corruption n’est pas un slogan, mais un processus,
- la refondation de l’État passe par la restauration de la confiance,
- la vérité judiciaire contribue à la vérité historique.
Il a souligné que la population, aujourd’hui mieux informée et moins résignée, n’acceptera plus les arrangements opaques qui, autrefois, ponctuaient les procès sensibles.
La précision du droit, la puissance de la parole : un équilibre maîtrisé
Malgré la virulence du ton et l’émotion perceptible, le procureur général semble tout de même être resté solidement arrimé au terrain juridique. Pour ce faire, il a :
- rappelé les articles de loi applicables ;
- détaillé les qualifications retenues : concussion, blanchiment, association de malfaiteurs, abus de fonction ;
- cité des extraits de procès-verbaux ;
- mis en perspective les responsabilités individuelles ;
- souligné les incohérences des versions présentées par la défense ;
- demandé l’acquittement d’au moins deux accusés.
Cette alternance entre rigueur analytique et élan oratoire a donné à son propos une densité particulière, renforçant sa crédibilité auprès de l’audience et du public suivant l’affaire.
Un réquisitoire qui engage l’avenir : la décision sera un test national
La conclusion a été solennelle. Le Procureur a rappelé que ce procès pourrait au moins déterminer :
- la capacité de l’État à se réformer réellement ;
- la confiance future des institutions internationales ;
- et surtout, la perception par les citoyens de la justice comme outil de réparation et non comme instrument d’intimidation.
Son appel final à une justice « qui ne tremble pas » a été interprété comme un défi lancé à la Cour mais aussi comme une promesse faite au pays. En ce sens, l’orateur a d’ailleurs annoncé que certains « grands noms » cités au cours du procès seront prochainement auditionnés au sujet de leurs responsabilités dans cette affaire.
Un acte judiciaire qui restera dans les annales
Ce réquisitoire ne s’effacera pas.
Par son ampleur, son intensité, son articulation et sa portée symbolique, il constitue l’un des moments fondateurs de l’après-transition. Il marque la volonté croissante du pays de confronter son passé, de nommer ses blessures et de reconstruire un avenir institutionnel sur des bases assainies.
Le jugement à venir dira si cette volonté se traduit en actes.
Mais une chose est sûre : la justice gabonaise vient d’entrer dans une nouvelle ère.
SR

