Gabon : note souveraine abaissée, mais emprunt obligataire réussi (décryptage d’un paradoxe apparent)

Libreville, (GM)- Alors que l’agence de notation américaine Fitch a récemment abaissé la note souveraine du Gabon, le pays est parvenu, dans le même temps, à lever 118 milliards de FCFA sur le marché obligataire sous-regional de la CEMAC. Une situation qui peut sembler contradictoire au premier regard, mais qui révèle en réalité des dynamiques plus nuancées de l’économie et des finances publiques gabonaises.

L’abaissement de la note souveraine du Gabon par Fitch s’inscrit dans une lecture prudente voire pessimiste des fondamentaux macroéconomiques du pays. En général, les agences de notation évaluent avant tout le risque de crédit à moyen et long terme, en tenant compte de facteurs structurels tels que le niveau et la soutenabilité de la dette publique,

la dépendance persistante aux recettes pétrolières, les tensions de trésorerie de l’État, la qualité de la gouvernance budgétaire et financière, ainsi que les incertitudes liées à la trajectoire économique et institutionnelle.

S’agissant de notre pays, la période post-transition politique en cours, bien que porteuse d’espoirs, est également perçue par les marchés internationaux comme une période encore teintée d’une certaine incertitude, ce qui pèse mécaniquement sur la notation souveraine. Par son évaluation défavorable, Fitch ne juge donc pas un événement ponctuel, mais une capacité globale de remboursement dans la durée.

Un emprunt obligataire réussi : un signal de confiance… relative

À l’inverse, la réussite d’un emprunt obligataire à hauteur de 118 milliards de FCFA démontre que le Gabon n’est pas coupé de l’accès au financement, contrairement à ce que pourrait laisser penser une dégradation de sa note. Ce succès s’explique par plusieurs facteurs.

D’abord, il faut souligner que cet emprunt s’inscrit principalement dans le marché régional de la CEMAC, où les investisseurs (banques, assurances, fonds institutionnels) ont une connaissance fine de l’économie gabonaise et de l’État-emprunteur. Leur appréciation du risque repose souvent sur des considérations différentes de celles des grandes agences internationales.

Ensuite, le Gabon demeure perçu comme un pays disposant d’actifs stratégiques importants (pétrole, manganèse, bois, potentiel minier), d’une capacité historique à honorer ses engagements financiers sur le marché régional, ainsi que d’un État dont le risque de défaut est jugé encore maîtrisable à court terme.

Enfin, dans un contexte régional marqué par un excès de liquidités et un nombre limité d’émetteurs souverains, les titres gabonais peuvent apparaître attractifs, notamment en raison de leurs rendements relativement élevés, compensant le risque perçu.

Deux temporalités, deux lectures du risque

Le paradoxe entre note dégradée et emprunt réussi s’explique donc par une différence de temporalité et de perspective. Les agences de notation raisonnent sur le long terme et sur la solidité structurelle du modèle économique. Les investisseurs régionaux, eux, évaluent davantage le risque à court et moyen terme, la capacité immédiate de l’État à lever l’impôt, à mobiliser ses recettes et à refinancer sa dette. Autrement dit, le Gabon peut encore emprunter, mais à un coût potentiellement plus élevé, et sous réserve de maintenir la confiance des acteurs financiers locaux.

Un avertissement et non un désaveu

L’éclairage à tirer de cette situation est double. D’une part, la réussite de l’emprunt montre que le pays dispose encore de marges de manœuvre financières et que le discours d’un isolement total du Gabon sur les marchés parait, du moins au stade actuel, excessif.

D’autre part, la dégradation de la note souveraine agit comme un signal d’alerte. Elle rappelle que l’accès au financement ne saurait durablement compenser l’absence de réformes structurelles profondes visant la diversification économique, la maîtrise de la dépense publique, la transparence budgétaire, l’amélioration de la gouvernance et la crédibilité de la trajectoire de la dette.

Une économie sous respiration assistée financière ?

En définitive, le Gabon n’est ni en faillite, ni totalement rassurant. Il évolue dans une zone intermédiaire, où la capacité à lever des fonds masque encore des fragilités de fond. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si le pays peut emprunter aujourd’hui, mais à quelles conditions et surtout jusqu’à quand, sans compromettre sa soutenabilité financière future.

La coexistence d’une note souveraine dégradée et d’un emprunt réussi n’est donc pas une contradiction fondamentale. Il s’agit-là du reflet d’une économie sous tension, mais encore debout. Du moins pour l’instant…

Paul Nkori

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