Libreville, (GM)- Ancien ministre du Commerce et des PME, Yves Fernand Manfoumbi vient de publier, sur sa page Facebook, une tribune consacrée à l’avenir du secteur privé et à la transformation de l’économie gabonaise. Intitulé « Commerce et PME : le pari productif du Gabon », le texte défend une réorientation de la politique économique vers la production, la transformation locale, le développement des petites et moyennes entreprises et la création d’emplois. Une ambition qui mérite d’être examinée au-delà des formules et des chiffres avancés.
Dans cette tribune, Yves Fernand Manfoumbi part d’un constat difficilement contestable : le Gabon ne pourra durablement fonder sa prospérité sur l’exploitation et l’exportation de ses matières premières. En appelant à faire des PME un moteur de production, d’emploi et de diversification, l’ancien ministre remet au centre du débat la question essentielle de savoir comment transformer la richesse naturelle du Gabon en une économie productive portée par des entreprises gabonaises.
Sur le principe, le diagnostic est cohérent. Mais lorsqu’on quitte le registre des intentions pour celui de la politique publique, la tribune laisse plusieurs questions déterminantes sans réponse.
Un diagnostic juste mais pas entièrement nouveau
L’idée selon laquelle le Gabon doit passer d’une économie de rente à une économie de production n’est pas nouvelle. La diversification économique, la transformation locale, le développement des PME et la promotion du « Fabriqué au Gabon » figurent depuis plusieurs années parmi les objectifs régulièrement affichés par les pouvoirs publics. L’intérêt de la tribune n’est donc pas tant de découvrir un problème que de proposer une nouvelle hiérarchisation des priorités : faire du Commerce et des PME un instrument central de la transformation économique.
Mais une tribune programmatique ne peut seulement se contenter d’identifier les leviers souhaitables. Elle doit aussi expliquer pourquoi les politiques précédentes n’ont pas produit les effets escomptés et, surtout, comment les nouveaux mécanismes proposés éviteraient de reproduire les mêmes blocages.
50 000 PME et 200 000 emplois : des chiffres qui appellent une méthode
La proposition de créer 50 000 PME formelles en cinq ans, de mobiliser 500 milliards de FCFA de financements et de générer jusqu’à 200 000 emplois directs et indirects donne à la tribune une apparence de feuille de route. Mais ces chiffres posent immédiatement une question : sur quelle base sont-ils calculés ?
Combien d’entreprises supplémentaires le marché gabonais peut-il réellement absorber ? Quelle serait la répartition entre microentreprises, petites entreprises et PME structurées ? Quels secteurs concentreraient ces créations ? Quel niveau de mortalité des entreprises est anticipé ? Et surtout, combien d’emplois seraient effectivement créés après prise en compte des entreprises qui disparaîtraient au cours de la période ?
L’ambition est légitime. La difficulté commence lorsqu’un objectif chiffré est présenté sans mécanisme permettant d’en mesurer la faisabilité. Car créer une entreprise administrativement en 24 heures ne signifie pas créer une entreprise économiquement viable.
Le financement ne suffit pas à créer des entreprises compétitives
La création d’un Fonds national de développement des PME constitue une proposition séduisante. Mais le problème du financement des entreprises gabonaises ne se résume pas à l’absence d’argent. Une PME peut être correctement financée et néanmoins disparaître faute de clients, de compétences, de comptabilité fiable, de gouvernance, de technologie ou d’accès au marché. Le véritable sujet est donc moins le volume de financement mobilisé que la qualité de l’allocation du financement.
Qui décidera des bénéficiaires ? Sur quels critères ? À quelles conditions ? Comment éviter que le fonds ne devienne un mécanisme de distribution de ressources publiques selon des considérations étrangères à la viabilité économique des projets ? Quel dispositif de suivi permettra de mesurer les remboursements, les emplois créés et la survie des entreprises financées ?
La tribune évoque le partenariat avec les banques et les bailleurs, mais ne détaille pas la gouvernance du dispositif. Or c’est précisément cette gouvernance qui déterminera son efficacité.
Réserver la commande publique : une bonne idée qui peut devenir un piège
L’auteur propose également de réserver progressivement une part significative de la commande publique aux PME gabonaises.
L’objectif est compréhensible : utiliser la puissance d’achat de l’État pour faire émerger un tissu entrepreneurial national.
Mais cette politique comporte une contradiction qu’il faut regarder en face. Une préférence accordée aux entreprises nationales peut contribuer à leur croissance lorsqu’elle leur permet d’acquérir des références, des compétences et des capacités. Mais si elle devient une protection permanente, elle risque de créer des entreprises dépendantes de la commande publique plutôt que compétitives.
La question n’est donc pas seulement de savoir quelle part des marchés publics réserver aux PME gabonaises. Il faut également déterminer comment les amener progressivement à gagner des marchés sur la base de leur compétitivité.
Le « Fabriqué au Gabon » ne peut pas reposer uniquement sur le patriotisme économique
La promotion des produits locaux constitue un autre axe fort de la tribune. Mais là encore, une difficulté apparaît : le consommateur ne choisit pas uniquement en fonction de la nationalité du produit. Prix, qualité, disponibilité, conditionnement, régularité de l’approvisionnement et confiance dans la marque déterminent aussi les comportements d’achat.
Demander aux Gabonais de consommer davantage localement ne suffira donc pas. Il faut rendre le produit gabonais suffisamment compétitif pour qu’il puisse être choisi sans obligation morale.
Formaliser l’informel : le raisonnement est pertinent
La partie consacrée au secteur informel est probablement l’une des plus intéressantes de la tribune. Considérer l’informalité uniquement comme une fraude fiscale conduit effectivement à passer à côté de sa dimension économique et sociale. Une partie importante de l’activité entrepreneuriale échappe aux dispositifs formels parce que ceux-ci sont perçus comme coûteux, complexes ou peu avantageux.
La proposition de rendre la formalisation économiquement attractive est donc pertinente.
Mais elle suppose une contrepartie : l’État doit démontrer que l’entreprise formalisée reçoit réellement quelque chose en retour.
Si le passage dans le formel signifie essentiellement davantage de taxes, davantage de contrôles et davantage de contraintes, l’incitation restera faible. En revanche, si elle ouvre effectivement l’accès au crédit, à la commande publique, à la protection sociale, à la formation et aux marchés, le rapport coût-bénéfice peut changer.
Le principal absent : la réforme de l’État producteur de règles
L’auteur demande à l’État de devenir « stratège », mais il ne développe pas suffisamment la réforme de l’État lui-même. Une économie productive nécessite une administration capable de délivrer rapidement des titres, des autorisations, des licences, des terrains, des raccordements, des documents fiscaux et douaniers. Elle suppose également une justice commerciale efficace, des infrastructures fiables, une fiscalité lisible et une administration moins imprévisible.
Une entreprise n’investit pas seulement parce qu’on lui promet un financement. Elle investit lorsqu’elle peut raisonnablement anticiper les conditions dans lesquelles elle exercera son activité dans cinq, dix ou quinze ans.
Les matières premières ne doivent pas être opposées aux PME
La conclusion de la tribune affirme que le Gabon ne construira pas sa puissance économique « uniquement avec son pétrole, son manganèse ou son bois », mais avec ses entrepreneurs. L’intention est claire, mais l’opposition est quelque peu artificielle.
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre les matières premières et les PME. Il est de faire des matières premières le socle d’un écosystème industriel plus vaste. Le bois peut alimenter une industrie locale de transformation. Le manganèse peut soutenir des activités industrielles et de services connexes. Le pétrole génère des besoins considérables en ingénierie, maintenance, logistique, numérique, sécurité, transport et sous-traitance.
La question stratégique devient alors : combien de PME gabonaises sont capables de capter la valeur créée autour des grandes industries extractives ? C’est probablement là que se trouve une partie du véritable « pari productif ».
Une ambition qui doit maintenant passer l’épreuve du réel
La tribune d’Yves Fernand Manfoumbi a le mérite de remettre la production, l’entreprise et l’emploi au cœur du débat économique. Elle formule plusieurs orientations : simplification administrative, financement, commande publique, formalisation, transformation locale et conquête des marchés régionaux.
Mais elle reste davantage une déclaration d’ambition qu’un véritable plan d’exécution.
Pour passer du slogan à la politique publique, il faudrait désormais répondre à des questions très concrètes : combien cela coûtera-t-il ? Qui financera ? Qui décidera ? Selon quels critères ? Quels secteurs seront prioritaires ? Quels indicateurs seront publiés chaque année ? Que se passera-t-il lorsque les objectifs ne seront pas atteints ? Et surtout, comment empêcher que les dispositifs destinés aux PME ne deviennent eux-mêmes de nouvelles bureaucraties ?
Le débat mérite donc d’être déplacé. La question n’est plus seulement de savoir s’il faut « produire gabonais ». Elle est de savoir dans quelles conditions une entreprise gabonaise peut produire, survivre, grandir, exporter et concurrencer durablement une entreprise étrangère. C’est à cette épreuve, beaucoup plus exigeante que celle des discours, que devra désormais être soumis le « pari productif » du Gabon.
Par Paul Nkori

