Libreville, (GM)- Une séquence vidéo de quelques secondes, largement relayée sur les réseaux sociaux, alimenté une polémique autour du pape Léon XIV. On y voit le souverain pontife s’avancer vers plusieurs personnes, avant de se retourner au moment où un prêtre noir semble vouloir lui serrer la main.
Il n’en fallait manifestement pas davantage pour que certains internautes y voient la manifestation d’un supposé racisme du pape.
Le problème n’est pas que cette scène puisse susciter des interrogations. Le problème commence lorsque l’interrogation est transformée en certitude et l’interprétation en verdict. Une image peut montrer un geste. Elle ne permet pas nécessairement, à elle seule, d’établir l’intention qui se trouve derrière ce geste.
Ce que montre réellement la séquence
La vérification effectuée par TF1 Info apporte un éclairage important sur cette polémique. Lorsque la séquence est replacée dans son contexte, on constate que Léon XIV ne s’est pas simplement détourné de ce prêtre avant de poursuivre son chemin.
Au moment où le pape se retourne, un membre de son entourage, Diego Ravelli, maître des célébrations liturgiques pontificales, vient lui parler. Léon XIV se dirige ensuite vers plusieurs personnalités officielles présentes à la cérémonie.
Selon une source familière de l’organisation des messes papales citée par TF1 Info, le protocole prévoit notamment que le pape salue les personnalités officielles avant de rejoindre les membres du clergé. Ce détail est loin d’être anodin.
Il ne permet certes pas de connaître avec une certitude absolue ce qui se passait dans l’esprit du pape à cet instant précis. Mais il suffit à montrer que l’hypothèse raciste n’est pas la seule explication possible de la scène. Et lorsqu’une autre explication, directement liée au déroulement protocolaire de la cérémonie, existe, transformer une séquence ambiguë en preuve de racisme relève pour le moins d’un raccourci.
Entre ce que l’on voit et ce que l’on prétend savoir
Toute la difficulté est là. Il faut distinguer trois niveaux.
Premier niveau : le fait (Léon XIV s’approche, puis se retourne). Deuxième niveau : l’interprétation (Certains en déduisent qu’il aurait volontairement refusé de serrer la main du prêtre). Troisième niveau : le procès d’intention (On affirme alors que ce refus aurait été motivé par la couleur de peau du prêtre). Or, plus on avance, plus la démonstration devient fragile.
Le geste est visible. L’interprétation peut être discutée. Mais l’intention raciste, elle, doit être démontrée. Elle ne peut pas être simplement déduite de la couleur de peau des protagonistes et de quelques secondes d’une vidéo.
Le racisme est trop grave pour être décrété à partir d’une vidéo tronquée
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les personnalités publiques seraient dispensées de toute critique. Le pape n’est pas au-dessus de la critique. Pas plus que l’Église catholique, ses institutions ou ses responsables.
Mais précisément parce que le racisme constitue une accusation grave, son imputabilité devrait répondre à une exigence minimale de rigueur. Un comportement raciste suppose une dimension discriminatoire. Il faut donc établir que la différence de traitement est effectivement liée à l’origine, à la couleur de peau ou à l’appartenance supposée d’une personne à un groupe racial ou ethnique.
On ne peut pas simplement commencer par la conclusion et chercher ensuite dans l’image les éléments susceptibles de la confirmer. Ce serait prendre le raisonnement à rebours.
Une polémique qui rappelle d’autres manipulations
La prudence est d’autant plus nécessaire que Léon XIV a déjà été la cible de publications utilisant des images sorties de leur contexte. En juin 2025, Africa Check avait notamment établi qu’une vidéo présentée comme montrant le nouveau pape snobant un cardinal noir ne concernait pas Léon XIV. Les images avaient en réalité été tournées en 2023 et montraient le cardinal Pietro Parolin lors d’une cérémonie présidée par le pape François.
Autrement dit, la couleur de peau des protagonistes et une interprétation spontanée de quelques secondes d’images avaient suffi à fabriquer une histoire qui ne correspondait pas à la réalité des faits. Cette affaire devrait donc nous enseigner une règle élémentaire : plus une accusation est grave, plus la vérification doit être rigoureuse.
Défendre la vérité factuelle n’est pas défendre le pape
Il faut également se garder d’un autre piège : croire que remettre en cause cette accusation revient nécessairement à prendre la défense de Léon XIV. Non.
On peut être catholique ou non, apprécier ou non le pontificat de Léon XIV, être favorable ou critique à l’égard de l’Église, et considérer simplement qu’une accusation doit reposer sur des éléments suffisamment établis.
La question n’est donc pas de savoir si l’on aime ou si l’on n’aime pas le pape. La question est beaucoup plus simple : dispose-t-on, dans cette affaire précise, d’éléments permettant d’établir que le geste était motivé par le racisme ? Les éléments disponibles ne permettent pas de l’affirmer.
La lutte contre le racisme mérite mieux que le procès d’intention
Il y a d’ailleurs un paradoxe dans ce type de polémique. A force d’attribuer une intention raciste à chaque geste ambigu mettant en présence une personne noire et une personne blanche, on risque de banaliser l’accusation de racisme et, par conséquent, d’affaiblir la portée des dénonciations lorsqu’elles concernent des faits véritablement établis.
La lutte contre le racisme ne gagne rien à devenir une mécanique de suspicion permanente. Elle gagne, au contraire, à reposer sur des faits, des témoignages, des comportements répétés, des paroles explicites ou des éléments objectifs permettant d’établir une discrimination.
Une main non serrée n’est pas automatiquement une preuve de racisme. Elle peut être un oubli, une incompréhension, un problème de protocole, une consigne reçue à cet instant précis ou simplement un geste dont nous ne possédons pas toutes les clés. La prudence intellectuelle consiste aussi à reconnaître cette part d’incertitude.
L’émotion ne doit pas devenir une méthode d’enquête
Cette polémique révèle finalement un phénomène beaucoup plus large : notre époque numérique transforme parfois l’émotion en méthode d’interprétation. Une image nous choque ; nous lui attribuons immédiatement une signification. La signification devient une intention. L’intention devient une accusation. Et l’accusation finit par être répétée comme un fait établi.
C’est ainsi que naissent certaines polémiques.
Le problème est que la viralité d’une accusation ne constitue jamais une preuve de sa véracité.
Il faut donc résister à cette logique de l’emballement.
Une séquence vidéo doit être regardée dans son intégralité. Le contexte doit être recherché. Les protagonistes doivent être identifiés. Les règles protocolaires doivent être connues. Les différentes hypothèses doivent être confrontées. Ce n’est qu’après ce travail que l’on peut raisonnablement tirer des conclusions.
Le vrai devoir : vérifier avant de condamner
Léon XIV peut être critiqué. Ses actes peuvent être questionnés. L’Église peut être interrogée sur son histoire, ses positions et ses pratiques.
Mais accuser quelqu’un de racisme exige davantage qu’une impression provoquée par quelques secondes d’images.
Dans cette affaire, les éléments disponibles montrent surtout qu’une séquence apparemment évidente devient beaucoup moins évidente lorsqu’on la replace dans son contexte.
Il faut donc se méfier des verdicts instantanés.
Car entre ce que l’on voit et ce que l’on croit voir, il existe parfois tout l’espace nécessaire au discernement.
Et lorsqu’il s’agit d’une accusation aussi grave que le racisme, ce discernement n’est pas une faiblesse. C’est une exigence de justice.
VYL

