Libreville, (GM)- La question de la souveraineté monétaire reste au cœur du débat économique en Afrique centrale. Dans une étude scientifique publiée en juin 2026 dans 2A Review, trois experts gabonais (Jean Clary Otoumou, Thiang Junior Engo Nguema et Franck Armel Mba Eyene) proposent de repenser en profondeur le mécanisme de garantie de la convertibilité externe du franc CFA de la CEMAC.
Leur idée est ambitieuse : faire progressivement reposer la solidité du franc CFA sur des ressources internes à la sous-région, plutôt que sur la seule garantie extérieure associée au Compte d’Opérations. Une réforme qui, si elle était mise en œuvre, modifierait sensiblement l’architecture monétaire de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (UMAC).
Une monnaie exposée aux chocs extérieurs
Le point de départ des chercheurs est connu : les économies de la CEMAC restent fortement dépendantes des exportations de matières premières, notamment du pétrole. Cette dépendance expose mécaniquement les réserves de change aux fluctuations des cours internationaux. Lorsque les prix des hydrocarbures s’effondrent, les recettes d’exportation diminuent, les entrées de devises se contractent et les réserves internationales subissent une pression immédiate.
La crise de 2014-2016 constitue, à cet égard, un précédent particulièrement révélateur. La chute brutale des cours du pétrole avait fortement réduit les recettes extérieures des États de la région et contribué à une dégradation des réserves de change, ravivant les inquiétudes sur la stabilité du régime de change.
Pour les auteurs, cette vulnérabilité pose la question fondamentale de savoir si une monnaie commune peut prétendre à une véritable autonomie lorsque la garantie de sa convertibilité demeure structurellement dépendante de facteurs extérieurs ?
La garantie française : un filet de sécurité, mais pas une solution miracle
La garantie apportée par le Trésor français à la convertibilité du franc CFA constitue depuis longtemps un élément central du dispositif monétaire. Mais les auteurs invitent à ne pas confondre garantie théorique et capacité financière effective.
Dans leur analyse, la véritable première ligne de défense d’une monnaie à parité fixe demeure la disponibilité de réserves de change suffisantes, immédiatement mobilisables par la banque centrale. Autrement dit, le véritable enjeu ne serait pas seulement de savoir qui garantit le franc CFA, mais surtout de déterminer sur quelles ressources cette garantie peut effectivement s’appuyer en période de crise.
C’est précisément sur ce terrain que se situe leur proposition.
Premier levier : rapatrier réellement les recettes d’exportation
Le premier pilier consiste à renforcer considérablement la centralisation des recettes d’exportation. L’objectif serait de limiter les régimes dérogatoires qui permettent à certaines entreprises, notamment dans les secteurs bancaire et extractif, de conserver une partie des devises à l’extérieur de la zone.
Pour les chercheurs, une meilleure discipline de rapatriement permettrait d’augmenter mécaniquement les réserves disponibles auprès de la BEAC, et donc de renforcer la capacité de réaction de la banque centrale face aux chocs extérieurs. Derrière cette proposition se trouve un principe simple : les richesses produites dans la zone doivent davantage contribuer à la solidité financière de la zone.
Les Fonds RES, un gisement de ressources encore sous-exploité ?
C’est toutefois la deuxième proposition qui apparaît comme la plus originale. Les chercheurs suggèrent d’intégrer dans le dispositif de garantie les Fonds de remise en état des sites extractifs, communément appelés Fonds RES.
Ces provisions financières sont constituées par les entreprises minières et pétrolières afin de financer, à terme, la réhabilitation des sites exploités. Selon l’étude, leur volume cumulé pourrait représenter plusieurs milliards de dollars à l’échelle de la CEMAC. L’idée serait de domicilier ces ressources dans un cadre permettant à la banque centrale de mieux les intégrer dans l’architecture globale de sécurité financière de la zone, tout en préservant leur vocation première. Le raisonnement est particulièrement intéressant : des ressources immobilisées sur de longues périodes pourraient contribuer à renforcer l’assise extérieure de la monnaie sans être assimilées à des recettes budgétaires ordinaires.
Mais cette proposition soulève immédiatement une difficulté : comment utiliser la valeur financière de ces fonds sans compromettre leur disponibilité future pour la restauration des sites ? C’est l’un des points qui nécessiterait, au-delà du principe, un encadrement juridique et financier extrêmement rigoureux.
Un Fonds de Garantie alimenté par une taxe communautaire
Troisième innovation : la création d’un Fonds de garantie des réserves de change, distinct du Compte d’opérations. Son financement reposerait notamment sur une Taxe de Change CEMAC, appliquée aux transferts et paiements effectués à l’extérieur ou à l’intérieur de la communauté selon les modalités qui resteraient à définir.
Le principe avancé par les chercheurs est celui de l’« utilisateur-payeur-défenseur » : les opérations qui sollicitent le système monétaire contribueraient également à financer sa protection. Les ressources ainsi collectées pourraient être investies dans des actifs de réserve diversifiés, notamment l’or monétaire et différentes devises internationales. L’objectif serait double : augmenter la capacité de défense du franc CFA et réduire la concentration excessive des réserves sur un nombre limité de supports.
Une protection organisée en quatre niveaux
L’architecture proposée ne repose cependant pas sur une utilisation indistincte de toutes les réserves disponibles. Les chercheurs imaginent plutôt un mécanisme de défense séquentiel. Premier niveau : mobilisation des avoirs ordinaires du Compte d’Opérations.
Deuxième niveau : activation des fonds de stabilisation budgétaire.
Troisième niveau : intervention du Fonds de Garantie des Réserves de Change.
Quatrième niveau, en dernier recours : mobilisation encadrée des Fonds RES et des Fonds des Générations Futures.
Cette hiérarchisation vise à éviter qu’une crise temporaire ne conduise à une ponction immédiate des ressources de long terme.
Le principe est donc celui d’une défense progressive de la monnaie, chaque niveau n’étant sollicité qu’après épuisement ou insuffisance du précédent.
La question qui fâche : qui contrôlera cet argent ?
C’est probablement ici que se situe le principal défi de la proposition. Créer un nouveau fonds est relativement simple sur le papier. Garantir qu’il ne devienne jamais une caisse de financement des déficits publics est autrement plus complexe.
Les auteurs préconisent donc une gouvernance communautaire stricte. Le Fonds devrait être indivis et solidaire entre les six États membres, sous la gestion de la BEAC, avec des règles empêchant son utilisation à des fins budgétaires ordinaires.
Cette précaution est essentielle. Car l’histoire économique de nombreux États montre qu’une réserve financière importante finit toujours par susciter des convoitises lorsque les finances publiques deviennent tendues. La souveraineté monétaire ne consiste donc pas uniquement à disposer de réserves. Elle suppose aussi de savoir les protéger contre les mauvaises décisions politiques.
Vers une nouvelle conception de la souveraineté monétaire ?
La proposition Otoumou-Engo Nguema-Mba Eyene dépasse ainsi la seule question technique de la convertibilité du franc CFA. Elle pose, en réalité, une question beaucoup plus politique : la CEMAC dispose-t-elle des ressources nécessaires pour prendre progressivement en charge la sécurité de sa propre monnaie ? Si la réponse est positive, alors la question ne serait plus nécessairement celle d’une rupture brutale avec le système actuel, mais celle d’une transition progressive vers une garantie davantage endogène.
Cette approche présente un avantage majeur : elle cherche à concilier stabilité monétaire et souveraineté économique, sans nécessairement remettre en cause, à court terme, l’ensemble du régime de change. Mais elle comporte également des risques.
La transformation de fonds environnementaux ou intergénérationnels en instruments de sécurité monétaire doit notamment respecter des règles prudentielles strictes. De même, l’instauration d’une nouvelle taxe communautaire devrait être soigneusement calibrée afin de ne pas renchérir excessivement les transactions économiques.
Le véritable test sera politique
Au fond, le débat ne porte pas seulement sur la pertinence économique de cette proposition. Il porte sur la capacité des six États de la CEMAC à mettre en commun une partie de leurs ressources stratégiques et à accepter des règles communes contraignantes. C’est là que se trouve probablement le véritable obstacle.
La zone dispose de pétrole, de minerais, de bois, de ressources fiscales et de capacités financières considérables. Mais la question déterminante reste celle de leur mutualisation effective et de leur gouvernance. L’enjeu n’est donc pas simplement de trouver davantage de réserves. Il est de construire un système dans lequel les réserves sont suffisantes, accessibles, diversifiées, protégées et gérées dans l’intérêt collectif.
Si elle était approfondie et expérimentée avec prudence, la proposition pourrait ainsi ouvrir une nouvelle étape dans le débat sur le franc CFA en Afrique centrale : non plus seulement celui de la dépendance ou de la rupture, mais celui, beaucoup plus exigeant, de la capacité à garantir soi-même sa monnaie. Car une véritable souveraineté monétaire ne se proclame pas. Elle se finance, se gouverne et se protège.
Raphael Mouissy

